Antonio Manetti
Avec Ammore e malavita, Antonio Manetti prouve qu'en Italie le crime, la chanson et le mélodrame peuvent encore partager le même cadre sans se neutraliser. C'est une bonne porte d'entrée, parce qu'elle montre d'emblée ce qui fait la singularité du travail mené avec son frère Marco sous la bannière des Manetti Bros. : un goût du mélange qui n'est jamais un simple collage postmoderne. Chez Antonio Manetti, les genres sont des énergies populaires, pas des citations à distance.
Le cinéma italien a longtemps excellé à faire circuler les formes, du giallo au poliziottesco, de la comédie au fantastique. Antonio Manetti hérite de cette tradition sans la muséifier. Il ne filme pas comme un conservateur amoureux des objets anciens, mais comme quelqu'un qui sait que les vieux genres ne survivent qu'à condition d'être brutalement réinjectés dans le présent. D'où cette nervosité de ton, cette vitesse narrative, cette façon de traiter la stylisation comme un rapport direct au public. Le spectateur doit sentir la mécanique, mais il doit aussi sentir le plaisir.
Cette logique atteint un point remarquable dans Diabolik, où l'adaptation de la bande dessinée devient moins un exercice de fidélité qu'un test de surface. Comment filmer aujourd'hui une imagerie pulp, criminelle, élégante, sans l'écraser sous l'ironie ni la gonfler en prestige artificiel ? Antonio Manetti répond par la frontalité. Il assume les aplats, les masques, la vitesse, les torsions du feuilleton. Le résultat a quelque chose d'agréablement insolent : on y retrouve le goût italien pour la figure plus grande que nature, mais débarrassé du cynisme fatigué qui accompagne souvent les recyclages contemporains.
Ce rapport franc au genre compte beaucoup pour un catalogue comme CaSTV. Même lorsque les films des Manetti Bros. basculent vers la comédie, la musique ou le film criminel, ils gardent une parenté vive avec la Horreur et avec toute une culture des images excessives. Les visages sont des masques potentiels, les villes deviennent des théâtres de complot, les corps avancent selon des codes hérités de la bande dessinée, du serial, du cinéma bis. Rien n'est naturaliste au sens plat. Tout est poussé vers une forme d'intensité graphique qui fait tenir ensemble l'élégance et le mauvais esprit.
On peut aussi lire Antonio Manetti comme une figure des Années 2010 et des Années 2020, à un moment où beaucoup de cinémas nationaux hésitent entre la série premium et le drame d'auteur standardisé. Lui choisit une autre voie : réactiver le plaisir des formes populaires sans renoncer à la personnalité. C'est une décision esthétique, mais aussi politique. Elle affirme que le cinéma de genre européen n'a pas à imiter servilement Hollywood pour exister, ni à se dissoudre dans la révérence patrimoniale. Il peut rester impur, vif, local, joueur.
L'un des grands mérites d'Antonio Manetti est précisément de croire à la localité. Naples, Rome, les accents, les manières de circuler dans l'espace, les textures urbaines, les rapports de classe ou de clan ne sont jamais de simples arrière-plans. Ils donnent au récit son grain. Le film de genre retrouve alors une fonction très ancienne : absorber une réalité sociale dans une machine spectaculaire. C'est ce qui évite à son cinéma de n'être qu'un exercice de style. Même lorsqu'il s'amuse énormément, il reste lié à des lieux, à des rythmes de vie, à des héritages populaires très concrets.
Le résultat est un cinéma qui assume sa fabrication sans perdre sa croyance. Voilà peut-être la clé. Antonio Manetti aime les mécanismes, les retournements, les figures, les signes, mais il ne regarde jamais ces choses avec supériorité. Il y a chez lui une loyauté rare envers le plaisir du récit et envers la mémoire du cinéma de Italie. Cette loyauté ne produit pas un art mineur. Elle produit au contraire une œuvre qui rappelle que le genre, lorsqu'il est pris au sérieux comme culture vivante, peut encore être l'une des formes les plus libres, les plus contagieuses et les plus généreuses du cinéma européen.
