Anders Morgenthaler
Avec Princess, Anders Morgenthaler signe un objet qui refuse de choisir entre l'animation, le conte sale, le pamphlet affectif et la vengeance halluciné. Ce film danois frappe d'abord par sa violence de ton : une pornographie industrielle, une petite fille, un missionnaire, un désir de réparation qui ne peut produire que d'autres dégâts. On comprend alors que Morgenthaler n'est pas un satiriste gentil. Il aime les formes agressives, les collisions de registres, les images qui dérangent autant qu'elles séduisent.
Dans le contexte du Danemark, son œuvre occupe une place un peu latérale, moins vouée au naturalisme social pur qu'à une distorsion du réel par l'outrance, l'animation ou la fable noire. Cela lui convient bien. Morgenthaler semble croire qu'il faut parfois tordre fortement le visible pour faire apparaître les hypocrisies morales qui le structurent. La provocation, chez lui, n'est pas toujours parfaitement maîtrisée, mais elle n'est jamais pure décoration. Elle vise un point de conflit précis.
Princess reste sans doute l'exemple le plus éclatant de cette méthode. Le recours à l'animation ne sert pas à adoucir le matériau, bien au contraire. Il permet de pousser plus loin l'irréalité obscène du monde décrit. Le film invente un espace où l'innocence blessée, l'exploitation sexuelle et le fantasme punitif coexistent dans une tension presque intenable. Morgenthaler sait que la forme dessinée peut produire une crudité singulière lorsqu'elle renonce au confort du mignon ou de l'abstraction.
Cette capacité à se déplacer entre registres se retrouve ailleurs dans son travail, qu'il s'agisse de fiction, d'animation ou de projets plus ouvertement satiriques. On y sent une même impatience devant les conventions du bon goût. Morgenthaler préfère le heurt. Il préfère risquer le mauvais objet plutôt que de livrer une œuvre impeccablement inoffensive. Dans un paysage culturel souvent prompt à récompenser la mesure, ce choix mérite d'être noté, même lorsqu'il produit des films inégaux.
Il faut aussi parler de son rapport à la cruauté. Beaucoup de cinéastes la convoquent pour paraître adultes. Chez Morgenthaler, elle a quelque chose de plus trouble. Elle touche à l'enfance, au fantasme de pureté, à la manière dont la société marchandise les images et les affects. C'est pourquoi ses films peuvent laisser une impression de malaise durable. Ils ne se contentent pas d'exhiber des contenus choquants. Ils révèlent le plaisir trouble que les systèmes contemporains tirent de cette exhibition même.
Dans les années 2000 et les années 2010, alors que l'animation pour adultes cherchait souvent sa légitimité entre ironie et gravité, Morgenthaler a emprunté une voie plus sale, plus instable, parfois plus inspirée. Il ne cherche pas la belle synthèse. Il accepte les contradictions de son matériau. Cette instabilité peut être une faiblesse, mais c'est aussi ce qui donne à ses meilleurs films leur énergie dangereuse.
Regarder Anders Morgenthaler, c'est accepter un cinéma qui travaille l'inconfort sans garantie de réconciliation. Ses images, surtout dans Princess, prennent le spectateur à rebours et rappellent qu'une forme animée peut être un champ de bataille moral aussi brutal qu'une prise de vues réelles. Peu de cinéastes osent se tenir si près du mauvais rêve tout en gardant un sens aussi vif de la satire.
