Alfred Sole
Il faut nommer Alice, Sweet Alice dès la première phrase, parce qu'Alfred Sole appartient à cette catégorie rare de cinéastes dont un seul film suffit à marquer profondément l'histoire de l'horreur américaine. Sorti au milieu des années 1970, le film capte quelque chose de très précis : une Amérique catholique, ouvrière, familiale, déjà rongée de l'intérieur par la culpabilité, l'envie, la répression et la violence de proximité. On y trouve des masques, des couteaux, des couloirs, bien sûr. Mais ce qui persiste, c'est surtout une atmosphère de poison domestique. Le mal n'arrive pas de l'extérieur. Il circule déjà dans les repas, les rivalités fraternelles, les signes pieux, les structures de surveillance affective.
Sole comprend admirablement ce qu'est un bon film de giallo transplanté sur sol américain. Il ne s'agit pas simplement d'importer des meurtres stylisés ou des points de vue fétichisés. Il s'agit de convertir une esthétique de l'excès en outil d'analyse sociale. Dans Alice, Sweet Alice, la religion n'est pas un simple décor d'église gothique. C'est un système de regards, de hiérarchies, de disciplinarisation des corps et des désirs. La violence qui explose à l'écran semble presque inévitable tant le milieu filmé paraît saturé de tensions étouffées.
Le personnage de l'enfant y est crucial. Sole filme l'enfance non comme innocence sacrée, mais comme territoire d'ambivalence. Les enfants voient, désirent, imitent, manipulent, absorbent la cruauté des adultes tout en lui donnant d'autres formes. Cette idée donne au film une puissance profondément dérangeante. Là où bien des récits de possession ou de mal enfantin tombent dans la pure figure, Sole laisse l'opacité de l'âge, son mélange de besoin d'amour et de rage humiliée. Cela suffit à rendre l'ensemble beaucoup plus troublant.
Sa mise en scène mérite aussi l'attention. Les espaces intérieurs, les cages d'escalier, les appartements modestes, les couloirs paroissiaux composent un monde fermé, presque suffocant. C'est un cinéma du passage étroit, de la proximité forcée, du regard impossible à fuir. On peut y lire une parenté avec le slasher naissant, mais Sole conserve quelque chose de plus sale, de plus moralement trouble que la mécanique codifiée qui dominera ensuite. La peur ne repose pas seulement sur l'identité du tueur. Elle vient de la certitude qu'aucune cellule familiale ici n'est saine.
Il y a dans le film une qualité tactile du costume, du masque translucide, de l'imperméable jaunâtre, qui touche presque au conte malade. Pourtant, rien n'est vraiment baroque au sens décoratif. Tout reste pris dans une matérialité pauvre, quotidienne, très États-Unis de quartier. Cette combinaison entre stylisation et sordide fait la beauté particulière de Sole. Il ne sublime pas la laideur. Il la laisse contaminer les signes du rituel, de la fête religieuse, de l'ordre moral.
On a parfois tendance à réduire Alfred Sole à ce titre culte, puis à passer vite au reste. Ce serait oublier la force de concentration que peut représenter une œuvre unique dans un panthéon du genre. Tous les cinéastes n'ont pas besoin d'une immense filmographie pour compter. Certains réalisent un film qui nomme son époque mieux que dix carrières installées. Alice, Sweet Alice demeure précisément cela : un concentré d'Amérique paranoïaque, catholique, sexuelle et punitive, à la veille de la grande systématisation slasher.
Pour CaSTV, Sole est donc moins une curiosité historique qu'un point nodal. Il relie l'horreur religieuse, le proto-slasher, le mélodrame familial et le cinéma de quartier dans un même objet vénéneux. Il rappelle qu'un masque n'effraie jamais seul. Il effraie davantage lorsqu'il pousse dans un milieu qui a déjà appris à humilier, à classer, à punir. Peu de films disent cela avec autant de netteté.
Alfred Sole reste ainsi l'auteur d'une œuvre brève mais décisive, un cinéaste pour qui la terreur surgit là où l'institution morale prétend protéger l'innocence. Son film le plus célèbre n'a rien perdu de son pouvoir. Il continue de mordre parce qu'il voit juste : la famille, la religion et l'enfance ne sont pas des refuges naturels. Ce sont parfois les formes les plus efficaces de l'enfermement.
