Alexis Gambis
Avec Son of Monarchs, Alexis Gambis installe un terrain très à lui : celui d'un cinéma où la science, l'exil et la métamorphose se répondent jusqu'à produire une véritable fièvre d'identité. C'est une entrée parfaite, parce qu'elle montre d'emblée que son rapport au fantastique ne relève pas du simple motif. Chez Gambis, la transformation est à la fois biologique, psychique, migratoire, symbolique. Le genre affleure alors comme une possibilité intime du vivant lui-même.
Formé par la recherche scientifique autant que par le cinéma, Gambis ne traite jamais le savoir comme un bloc stable. Il en filme la beauté, bien sûr, mais aussi l'inquiétude. Observer, classer, comprendre : ces gestes n'apaisent pas nécessairement. Ils peuvent au contraire faire apparaître une étrangeté plus profonde du monde. Cette intuition le place dans une tradition très contemporaine où la science n'est plus l'antidote au vertige, mais l'un de ses vecteurs les plus fascinants.
Ce qui frappe dans sa mise en scène, c'est la fluidité avec laquelle il laisse coexister plusieurs régimes. Le drame familial, le récit d'immigration, la méditation scientifique, la rêverie sensorielle et la menace plus trouble ne se succèdent pas, ils se contaminent. Cette porosité donne à ses films une véritable souplesse formelle. Gambis ne compartimente pas l'expérience. Il sait que l'identité se fabrique justement dans ces passages, parfois lumineux, parfois très sombres, entre les mondes.
Le motif de la métamorphose y prend une force particulière. Là où le body horror classique travaille souvent la peur de la défiguration ou de la perte de contrôle, Gambis propose une version plus ambivalente, presque élégiaque. Changer n'est ni pure catastrophe ni pure libération. C'est une épreuve. Une manière de porter en soi plusieurs territoires, plusieurs langues, plusieurs mémoires, plusieurs états du corps. Cette complexité le distingue nettement.
Il faut également saluer son sens de la matière visuelle. Les couleurs, les textures, les insectes, les surfaces du laboratoire ou du paysage, tout semble participer à la même idée d'un monde traversé de continuités invisibles. Le vivant n'est pas un décor. C'est une structure de correspondances. Cette attention donne au film une dimension presque tactile, et c'est là que le trouble s'installe. Le corps humain cesse d'être une entité stable, séparée, pour redevenir un nœud fragile parmi d'autres formes de vie.
Gambis s'inscrit ainsi dans une sensibilité forte des années 2020 où le fantastique dialogue avec l'écologie, la biologie et les politiques de l'appartenance. Mais il le fait sans didactisme pesant. Le concept n'écrase jamais l'émotion. Au contraire, ses idées passent par des images habitées, par des souvenirs, par des gestes retenus, par la beauté parfois mélancolique d'un monde en transformation constante.
Dans le contexte de CaSTV, Alexis Gambis rappelle que l'effroi contemporain peut naître d'une question très simple et très profonde : que devient un sujet lorsqu'il découvre que son identité n'est pas une forteresse, mais une membrane ? Cette question est scientifique, poétique et politique à la fois. Son cinéma lui donne une forme sensible rare.
Parler de Gambis, c'est donc parler d'un auteur qui pense le vivant avec assez de précision pour y retrouver le vertige. Ses films n'opposent pas la connaissance et le mystère. Ils montrent au contraire que certaines formes de connaissance ouvrent encore davantage le mystère, jusqu'à faire du corps lui même un territoire étrangement hospitalier à la peur. C'est une proposition singulière, discrète en surface, mais remarquablement riche dans ses résonances.
