Alex Ross Perry
Il faut entrer chez Alex Ross Perry par Her Smell, non parce que ce serait son seul film important, mais parce qu'il y pousse à une intensité presque insupportable son art de filmer la désagrégation comme une matière sonore, verbale et corporelle. Peu de cinéastes contemporains savent capter avec une telle précision le moment où un sujet continue à parler, à gesticuler, à imposer sa présence, alors même que tout dans le cadre indique une chute déjà bien avancée.
Cette qualité ne date pas d'hier chez lui. Perry a toujours montré un goût très net pour les personnages abrasifs, autocentrés, intelligents jusqu'à la cruauté, incapables de s'habiter sans transformer leur entourage en zone de dommages collatéraux. Ce sont des figures de comédie noire, certes, mais aussi de terreur relationnelle. C'est pourquoi son cinéma touche de si près au genre/horror sans passer nécessairement par ses formes conventionnelles. L'horreur, ici, est celle de l'égo devenu climat, de la parole devenue arme d'occupation mentale.
Ce qui distingue Perry, c'est la violence de la durée. Il ne protège pas le spectateur par la coupe rapide ou par le trait d'esprit salvateur. Au contraire, il laisse les scènes aller jusqu'au point où elles cessent d'être de simples confrontations pour devenir de véritables épreuves de présence. Les personnages parlent trop, boivent trop, exigent trop, et c'est précisément cette saturation qui crée le malaise. On ne regarde plus seulement des comportements excessifs. On observe une logique d'autodestruction en train de contaminer tout l'espace.
Dans Her Smell, cette logique atteint une forme presque opératique, mais sans perdre sa rugosité. Perry y comprend à merveille que le chaos n'est cinématographiquement intéressant que s'il possède une architecture. Le bruit, la sueur, les couloirs, les loges, les visages qui encaissent encore une humiliation de trop : tout cela compose un régime sensoriel où l'épuisement devient mise en scène. Il ne s'agit pas seulement de filmer une crise. Il s'agit de trouver la forme exacte de son entêtement.
Cette exactitude vaut aussi pour le reste de son œuvre. Perry appartient à une lignée américaine où l'acuité verbale ne sert pas à briller, mais à disséquer. Ses personnages parlent beaucoup parce qu'ils se défendent, attaquent, manipulent, évitent, testent les limites du lien. La conversation devient alors un lieu de danger. C'est là encore une intuition commune avec le meilleur cinéma de peur : ce qui menace n'est pas toujours caché dans le noir. Cela peut être assis en face de vous, parfaitement visible, mais impossible à contenir.
Dans les années 2010 et les années 2020, Perry s'impose ainsi comme un réalisateur de l'invivable social, de la vanité toxique et du narcissisme filmé comme catastrophe en cours. Il ne moralise pas ses personnages à distance. Il les accompagne assez près pour que leur violence devienne sensible, fatigante, parfois même contagieuse. Ce refus de la sécurité ironique fait toute la différence. Beaucoup de satires restent extérieures à ce qu'elles montrent. Perry, lui, accepte d'être sali par sa propre matière.
Son travail circule naturellement dans des espaces de festival/locarno/ ou de festival/toronto-international-film-festival/, parce qu'il conjugue une signature forte et une véritable volonté de mise en danger. Il n'y a chez lui ni neutralité psychologique, ni confort de spectateur, ni recherche d'amabilité. C'est parfois irritant, souvent brillant, et presque toujours plus riche qu'un simple portrait de milieu.
Alex Ross Perry apparaît ainsi comme un cinéaste de la saturation humaine, du verbe comme poison et de la crise comme régime de présence. Son cinéma rappelle que l'horreur n'a pas besoin de masques dès lors qu'elle trouve un corps, une voix et une durée capables de rendre le monde inhabitable. Peu d'auteurs contemporains filment aussi bien la manière dont une personne peut devenir, pour elle-même et pour les autres, une véritable architecture du désastre.
