Alessandro Rossellini
Alessandro Rossellini travaille dans une zone très particulière du cinéma de genre européen : celle où l'élégance apparente du cadre ne protège jamais contre une contamination plus sourde, presque intime, du malaise. Dès les premières scènes, on sent un cinéaste préoccupé par les formes de l'héritage, par ce qui se transmet à travers les lieux, les noms, les habitudes, jusqu'à déformer la perception du présent. Cette orientation suffit à singulariser son travail dans le paysage des Années 2010 et des Années 2020. Rossellini ne cherche pas le choc immédiat. Il construit une inquiétude de fréquentation, de durée, de retour.
Le premier mérite de son cinéma est de comprendre que l'horreur n'est jamais plus forte que lorsqu'elle s'abrite dans la culture même d'un milieu. Les personnages, chez lui, ne traversent pas des mondes primitifs opposés à la modernité. Ils habitent au contraire des environnements apparemment policés, saturés de codes, d'histoire et de mémoire esthétique. C'est précisément là que quelque chose se dérègle. Une maison bien tenue devient un réservoir de secrets. Une relation filiale ou amoureuse se révèle structurée par des non dits plus anciens qu'elle. Le raffinement social n'efface pas la violence. Il la rend plus difficile à nommer.
Rossellini paraît aussi sensible aux écarts de ton. Il sait que le fantastique gagne en pouvoir lorsqu'il n'arrive pas comme un bloc homogène, mais qu'il se glisse dans des scènes encore attachées au drame, au portrait, parfois même à une ironie discrète. Cette souplesse donne à ses films une respiration appréciable. Le spectateur n'est pas enfermé dans un dispositif de tension continue. Il est plutôt amené à sentir comment plusieurs régimes du réel se superposent, puis cessent progressivement de cohabiter pacifiquement.
Sa mise en scène se distingue par un goût des surfaces trompeuses. Les intérieurs, les textures, les objets semblent toujours porter une promesse d'ordre qu'ils finissent par démentir. Rossellini filme volontiers ce moment où le décor cesse d'être lisible, non parce qu'il deviendrait baroque, mais parce que notre confiance en lui s'effondre. Un angle d'escalier, un corridor, une chambre trop silencieuse peuvent suffire. Cette économie de moyens témoigne d'un sens très sûr du cadre. Le danger n'a pas besoin d'être partout visible pour être déjà souverain.
On peut aussi lire son travail comme une réflexion sur la filiation, au sens le plus large. Quelque chose, dans ses films, revient toujours à la question de ce que l'on reçoit sans l'avoir choisi. Cela peut être un lieu, un nom, une faute, un imaginaire, une forme de honte. L'horreur prend alors la forme d'un legs toxique. C'est un motif ancien, bien sûr, mais Rossellini le traite avec une gravité très contemporaine, sans grandiloquence ni commentaire surplombant. Il montre comment le passé survit dans les gestes, les loyautés et les angles morts du présent.
Pour CaSTV, Alessandro Rossellini est précieux parce qu'il rappelle qu'un cinéma de genre mature n'oppose pas brutalement culture et effroi. Il montre au contraire comment la culture, la mémoire et les formes de distinction peuvent elles aussi devenir des vecteurs de hantise. Ses films avancent avec calme, presque avec courtoisie parfois, avant de laisser apparaître ce qu'ils contenaient depuis le début : un trouble qui ne demande pas à être spectaculaire pour être profond. C'est une horreur de l'intériorité et des héritages, tenue, persistante, difficile à dissiper une fois qu'elle s'est installée.
