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Alejo Moguillansky - director portrait

Alejo Moguillansky

Dans le sillage du Nuevo Cine Argentino, Alejo Moguillansky a inventé une forme d'élégance nerveuse qui lui appartient presque en propre : un cinéma où les corps pensent en courant, où les intrigues se construisent par bifurcations, où l'intelligence théorique ne vient jamais étouffer le plaisir du mouvement. Dès les Années 2010, il s'est imposé comme l'un des grands artisans d'un filmage léger mais extraordinairement mobile, capable de faire dialoguer art contemporain, comédie sentimentale, économie précaire et joie chorégraphique. Dans l'Argentine, peu de cinéastes ont trouvé une telle vitesse de pensée.

Le mot important, ici, est peut-être celui de circulation. Les personnages de Moguillansky passent d'un milieu à l'autre, d'un désir à un autre, d'une répétition artistique à une complication domestique, sans que le film perde sa précision. Cette fluidité ne signifie pas désinvolture. Elle suppose au contraire une grande rigueur de composition, une façon très sûre de distribuer les motifs, les retours, les variations. Le cinéma semble improviser, alors qu'il orchestre finement les relais entre travail, amour, argent, création et performance.

Cette orchestration donne à ses films une qualité rare : ils pensent la production artistique depuis ses conditions matérielles réelles sans devenir pesants. Répétitions, tournées, galères budgétaires, négociations logistiques, vie affective mêlée au travail, tout cela apparaît non comme décor sociologique mais comme moteur dramatique. Moguillansky comprend qu'un geste artistique n'existe jamais à l'état pur. Il dépend de corps fatigués, d'horaires absurdes, d'espaces prêtés, de compromis et d'élans. Dans cette attention concrète, son cinéma rejoint une veine du cinéma indépendant qui préfère les agencements vivants aux grandes proclamations.

Il y a aussi chez lui un sens très particulier du collectif. Les groupes qu'il filme ne sont ni harmonieux ni héroïques. Ils sont traversés par les malentendus, les désirs croisés, les jalousies, les solutions de fortune. Pourtant, quelque chose se fabrique à travers eux. Une œuvre, une répétition, une scène, un départ possible. Ce rapport au groupe est décisif parce qu'il permet à Moguillansky de sortir du mythe de l'artiste solitaire. La création devient une affaire de frictions, de dépendances, de temporalités entremêlées. C'est moins noble, mais beaucoup plus juste.

Son cinéma est également traversé par le jeu. Jeu d'acteur, bien sûr, mais aussi jeu structurel, plaisir du déplacement, usage des coïncidences, permutations entre fiction et réalité, circulation des rôles. Rien de gratuit là dedans. Le jeu permet de rendre sensible la précarité contemporaine sans en faire un bloc pesant de tristesse. Les personnages bricolent leur vie comme ils bricolent leur art. Ils rusent, séduisent, ratent, recommencent. Le film épouse cette mobilité avec une légèreté qui n'annule jamais la mélancolie de fond.

La présence de Moguillansky dans les grands festivals et les circuits du cinéma d'auteur n'a rien d'étonnant, mais il faut éviter de le réduire à une simple signature de festival. Son œuvre reste d'abord précieuse pour sa façon de faire du cinéma un espace de pensée incarnée. Chaque plan semble se demander comment vivre, travailler, aimer et créer quand aucune de ces sphères ne tient proprement en place. Cette question, il la traite sans didactisme, par la vitesse, la grâce, le montage, la porosité entre scène et vie.

Alejo Moguillansky compte parce qu'il a su préserver une forme de légèreté adulte. Pas la légèreté décorative qui esquive les conflits, mais celle qui accepte la complexité sans se raidir. Dans un paysage où tant de films sur l'art et la précarité deviennent soit plaintifs soit démonstratifs, il ouvre une autre voie. Son cinéma avance par bonds, par écarts, par reprises musicales du réel. Il nous rappelle qu'une pensée sérieuse peut aussi danser.