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Alejandro Jodorowsky - director portrait

Alejandro Jodorowsky

Avec La Montagne sacrée, Alejandro Jodorowsky a porté le cinéma psychédélique à un point d'incandescence où l'ésotérisme, la satire du capital, le blasphème joyeux et la cérémonie plastique ne peuvent plus être séparés. Peu de films assument à ce point l'idée que l'image peut être à la fois rite, farce, coup de force visuel et machine spirituelle. C'est depuis ce noyau explosif qu'il faut regarder Jodorowsky. Non comme un simple provocateur culte, mais comme un inventeur de formes qui a voulu faire du cinéma une opération totale sur la perception.

Son parcours entre Chili, Mexique, France et contre-cultures internationales échappe aux catégories nationales simples, mais il est profondément marqué par le croisement des traditions latino-américaines, du théâtre de la cruauté, de la bande dessinée, du tarot et de l'avant-garde. El Topo en reste peut-être l'expression la plus mythique. Le western y devient parcours initiatique, collection de paraboles, bain de sang mystique et anti-épopée burlesque. Ce qui pourrait n'être qu'un délire de plus devient, chez Jodorowsky, une refondation du rapport entre symbole et récit. Il ne raconte pas une histoire pour qu'on la suive confortablement. Il attaque l'imaginaire du spectateur.

Il faut dire que son cinéma n'a jamais cru à la mesure. Jodorowsky travaille dans l'excès, l'accumulation, le choc iconographique, le montage de figures inconciliables. Cet excès n'est pas un défaut secondaire qu'il faudrait pardonner à la faveur du culte. Il est la méthode même. Le sacré chez lui ne peut apparaître qu'après la destruction du bon goût, de la hiérarchie des genres et des certitudes morales installées. On peut trouver cela grandiose, insupportable ou parfois franchement ridicule. On aurait tort, en revanche, d'y voir une posture vide. Sa démesure pense réellement quelque chose sur la spiritualité moderne : son besoin de spectacle, sa faim de transgression, son commerce constant avec la marchandise.

Santa Sangre montre combien cette pensée peut rencontrer de plein fouet la horreur. Le film condense cirque, mutilation, trauma, religion dévoyée et psychose familiale dans un ballet baroque d'une intensité presque obscène. Là encore, Jodorowsky ne se contente pas de styliser la violence. Il la ritualise, puis la retourne en expérience sensorielle et mythologique. Le corps y devient terrain de fable, prison, temple, surface sacrificielle. Peu de cinéastes ont su pousser aussi loin cette logique du corps-symbole sans le réduire à une abstraction froide.

On a beaucoup parlé de son influence sur le cinéma fantastique des années 1970 et au-delà, et l'on a raison. Mais il faut aussi insister sur sa dimension comique. Jodorowsky est un mystique qui comprend parfaitement le grotesque. Ses films sont remplis de visions sublimes et de trouvailles volontairement grotesques, comme s'il savait que la transcendance moderne doit passer par la foire, la mascarade, la blague cosmique. Cette coexistence du sublime et du vulgaire empêche son cinéma de se figer en pure solennité. Elle lui donne son mouvement nerveux, sa puissance de contamination.

Sa place dans les festivals et dans les circuits de cinéphilie mondiale tient d'ailleurs à cette singularité difficilement récupérable. Jodorowsky n'est jamais totalement assimilable. Trop mystique pour le matérialisme sérieux, trop carnavalesque pour le sacré respectable, trop construit pour le simple happening, trop furieusement personnel pour le confort des écoles. Même ses échecs ou ses impasses restent intéressants, parce qu'ils viennent d'une ambition déraisonnable : faire du cinéma un acte de transformation, presque de guérison, sans renoncer à la violence de l'image.

Alejandro Jodorowsky demeure ainsi une figure capitale du cinéma de fantastique et d'avant-garde. Ses films ne demandent pas l'adhésion tranquille. Ils exigent une disponibilité à l'excès, au symbole forcé, au sacrilège, au kitsch et à l'illumination. Mais quand ils touchent juste, ils ouvrent un espace très rare, où le cinéma redevient cérémonie impure, drôle et terrifiante, machine à visions lancée contre les habitudes du regard. Cette promesse reste, aujourd'hui encore, d'une puissance peu commune.

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