Alejandro Brugués
Avec Juan of the Dead, Alejandro Brugués réalise l'une des meilleures opérations de contrebande du cinéma de genre latino américain récent : prendre le film de zombies, forme mondialisée s'il en est, et l'arrimer à La Havane, à son économie de survie, à son ironie populaire et à son épuisement politique. Le résultat n'est pas un simple pastiche localisé. C'est une vraie traduction culturelle du zombie, où les morts vivants révèlent moins l'effondrement d'un ordre abstrait qu'une société déjà rompue à l'improvisation, au bricolage et à la gestion quotidienne de la pénurie.
Brugués possède un sens remarquable du ton. Il sait que la satire n'est efficace que si elle garde un lien concret avec les corps, les rues, les petites stratégies de débrouille. Son humour ne flotte pas au dessus de la catastrophe. Il en sort. C'est pourquoi Juan of the Dead fonctionne si bien. Le film comprend que le héros de survie cubain n'est pas un grand guerrier romantique, mais un entrepreneur de fortune, un cynique fatigué, un type qui transforme même l'apocalypse en service improvisé. Cette idée suffit à faire tenir ensemble la comédie et la critique.
Le contexte de Cuba n'est jamais décoratif. Brugués filme une ville, des relations de voisinage, des manières de parler et de contourner l'autorité qui donnent au film sa saveur et sa nécessité. Beaucoup de films de zombies parlent de l'effondrement des structures. À Cuba, dans son cinéma, la question est légèrement différente : que se passe t il quand l'effondrement ressemble à une accentuation grotesque d'un état de crise déjà familier ? Ce déplacement est très fort. Il donne au film une portée politique qui ne se résume pas à des allusions faciles.
Brugués travaille également très bien la matérialité du genre. Le Horreur n'est pas sacrifié à la blague. Il y a des corps, du sang, des morsures, des poursuites, de la menace. Mais cette matérialité est toujours réinscrite dans une dynamique collective et urbaine. La ville devient un théâtre de circulation permanente, où chaque coin de rue peut produire à la fois une vanne, un danger et un commentaire social. Cette mobilité donne à son cinéma une énergie contagieuse.
Dans les Années 2010, alors que le zombie semblait parfois épuisé par son omniprésence, Brugués a rappelé que le genre retrouvait de la vigueur dès qu'il se reconnectait à une situation historique précise. Il ne suffit pas d'avoir des infectés. Il faut savoir quel monde ils révèlent et quelle langue les survivants inventent face à eux. Le sien est un monde où l'humour est déjà un outil de survie, une manière de tenir au milieu des absurdités du réel. Cette donnée donne à ses films une chaleur peu commune dans le paysage apocalyptique.
Il faut aussi saluer la circulation transnationale de son travail. Brugués sait parler à un public international sans lisser ce qui fait la particularité de son ancrage. C'est une qualité rare. Beaucoup de films de genre venus d'espaces périphériques au marché dominant se sentent obligés de neutraliser leur contexte pour mieux voyager. Lui fait l'inverse. Plus son film est cubain dans sa diction, plus il devient universel dans sa satire de l'adaptation permanente.
Pour CaSTV, Brugués est une évidence. Il montre que l'horreur peut être franchement drôle sans perdre son mordant, et que le zombie reste une créature politique à condition de lui offrir un terrain historique spécifique.
Alejandro Brugués mérite donc d'être vu comme un cinéaste de l'apocalypse débrouillarde. Un réalisateur qui comprend que, dans certains pays, la fin du monde n'arrive pas comme un choc absolu. Elle débarque presque comme une variation supplémentaire sur l'art ancien de se débrouiller avec des ruines, des slogans et des cadavres qui refusent décidément de rester tranquilles.
