Albert Serra
Chez Albert Serra, la peur n'arrive presque jamais en criant. Elle s'installe par contamination lente, par fatigue morale, par sensation de dérive. C'est précisément ce qui le rend intéressant pour CaSTV. On ne vient pas chercher chez lui une mécanique de jump scares ou un théâtre sanguinolent réglé au millimètre. On vient chercher un cinéaste qui comprend très bien comment un cadre, un silence, un corps abandonné à ses pulsions ou une autorité qui pourrit sur pied peuvent produire un malaise plus tenace que bien des démonstrations ostensiblement horrifiques.
Le premier réflexe serait de le ranger ailleurs, du côté du prestige festivalier, du cinéma d'auteur européen, de la provocation aristocratique. Ce serait trop rapide. Albert Serra travaille une matière qui touche souvent aux zones poreuses entre Psychological Horror, Erotic et Thriller. Il aime les situations qui se décomposent en direct. Il filme des groupes qui se regardent sombrer, des figures de pouvoir qui se vident de leur substance, des nuits qui paraissent ne jamais vouloir finir. Ce goût de l'usure, du cérémonial qui tourne à vide, du désir qui devient une force trouble, l'amène régulièrement à frôler l'horreur sans adopter ses signes les plus faciles.
Il faut aussi partir du bon territoire. Même si Serra circule dans tout le réseau des grands festivals, son regard reste lié à une tradition ibérique très singulière, entre la Catalogne et l'Espagne, où la présence du sacré, de la cruauté, de la chair et de l'Histoire ne se laisse jamais séparer proprement. Ce n'est pas un hasard si sa mise en scène peut évoquer, par éclats, une Europe décadente plutôt qu'un naturalisme rassurant. Dans ce paysage, le fantastique n'est pas forcément une rupture avec le réel. Il est déjà dans le réel, tapi dans les rapports de domination, dans les rites sociaux, dans l'épuisement des corps et dans le plaisir avec lequel les élites organisent leur propre corruption.
Le titre qui permet le plus vite de comprendre cette proximité avec le genre reste Història de la meva mort. Serra y rapproche Casanova et Dracula, autrement dit la volupté du XVIIIe siècle et l'ombre vampirique qui annonce un autre âge. Le geste est limpide et pervers à la fois. Il ne s'agit pas de moderniser le mythe du vampire à coups d'effets, mais de laisser la contamination gagner le film depuis l'intérieur. La nuit, la forêt, la décrépitude sensuelle, le passage d'un monde libertin vers quelque chose de plus sombre, tout cela le relie naturellement à Gothic Horror et à une certaine idée du Folk Horror européen. Serra ne filme pas Dracula comme un monstre de foire. Il le filme comme une fatalité historique et charnelle.
Le reste de la filmographie confirme cette logique au lieu de l'infirmer. Liberté pousse le désir jusqu'au point où il cesse d'être gracieux pour devenir une expérience d'abattement, presque de putréfaction morale. Le film a la lenteur d'une dérive nocturne, mais cette lenteur n'a rien d'apaisant. Elle finit par créer une gêne physique très nette. Pacifiction, lui, remplace le décor libertin par une administration coloniale flottante, saturée de rumeurs, de menaces diffuses et d'attentes sans résolution. Là encore, Serra préfère la contamination au choc. On avance dans un climat de paranoïa molle, ce qui rattache le film autant au poison politique qu'aux formes les plus insidieuses du Paranoia et du Mystery. Chez lui, l'angoisse a souvent l'air fatigué.
Cette manière de faire explique aussi sa place dans l'écosystème festivalier. Albert Serra appartient à cette famille de cinéastes dont la relation à Cannes, à Locarno ou à d'autres grands rendez-vous n'est pas un simple cachet de prestige. Les festivals lui offrent le temps, l'attention et parfois l'indulgence nécessaires à une méthode qui refuse la nervosité standardisée. Pour le public horror, c'est précieux. Beaucoup de grands films inquiétants ne naissent pas dans les circuits où l'on exige une efficacité immédiate. Ils naissent dans ces zones plus libres où un auteur peut étirer une scène, laisser un plan se charger de malaise, ou accepter que l'obscénité du pouvoir apparaisse moins dans l'action que dans la durée.
Serra est également un bon rappel d'une chose que la critique oublie régulièrement: le cinéma de genre n'est pas qu'une affaire d'étiquettes visibles. Un film peut ne cocher aucune case au marqueur rouge tout en laissant derrière lui une sensation franchement sinistre. En ce sens, Albert Serra dialogue moins avec le fantastique d'attraction qu'avec une tradition de menace lente, celle qui court d'une partie du cinéma européen des 1970s jusqu'aux formes contemporaines du cauchemar politique. On peut penser à Zulawski pour l'hystérie froide du monde qui bascule, à Jess Franco pour certaines combinaisons de désir et de décomposition, ou encore à quelques auteurs du versant le plus malade de European Horror quand l'élégance cesse d'être une protection.
Ce qui le distingue, c'est son refus du soulignement. Là où d'autres cinéastes appuieraient les signes de perversion, Serra préfère l'observation entêtée. Il regarde des gens parler trop longtemps, se perdre dans leurs routines, se livrer à des jeux de pouvoir sans grandeur, puis il laisse le spectateur comprendre que quelque chose d'irrémédiablement malade se joue là. C'est une méthode risquée, parce qu'elle suppose de faire confiance à la durée et au regard. Mais quand elle tient, elle produit un effet rare: l'impression d'avoir traversé un espace contaminé, sans toujours pouvoir dire à quel moment précis l'air est devenu toxique.
Entrer dans Albert Serra par le prisme de l'horreur, ce n'est donc pas forcer une filmographie rétive. C'est au contraire lire correctement ce qu'elle met en circulation. Une part de son cinéma relève du vampire, une autre de la luxure épuisée, une autre encore de la menace politique flottante. Tout cela compose une œuvre qui ne cherche pas à flatter le spectateur, mais à le laisser seul avec des formes de malaise qui durent. Pour CaSTV, c'est une raison suffisante pour l'inscrire à côté de Gothic Horror, du Thriller européen et des grands auteurs passés par les années 2010 sans jamais céder à la neutralité.
Filmographie
