Alban Gily, Thierry Bonneau
Alban Gily et Thierry Bonneau appartiennent au versant français du genre, celui qui peut passer sans prévenir du court métrage nerveux à la fable noire, du bricolage inventif au cauchemar très composé. Leur signature à deux noms invite d'emblée à penser le cinéma comme une affaire de dialogue: deux regards, deux rythmes, peut-être deux façons de mesurer la distance entre le réalisme français et la tentation du fantastique. Même sans crédit associé pour l'instant dans le catalogue, cette entrée ouvre une piste nette dans le cinéma français.
La France a une relation compliquée avec l'horreur. Elle l'a longtemps regardée comme un genre impur, avant de revenir périodiquement vers elle avec une violence remarquable. Il y a le fantastique littéraire, la tradition du conte cruel, les marges du cinéma bis, puis les secousses plus frontales des années 2000. Dans ce paysage, un duo comme Gily et Bonneau peut trouver une place singulière: non pas forcément dans la surenchère, mais dans la tension entre élégance formelle et brutalité latente.
Le travail à deux implique souvent une négociation visible ou invisible. L'un pousse peut-être vers la structure, l'autre vers la matière. L'un écoute les silences, l'autre accélère la coupe. Ce type de friction peut servir admirablement le film d'horreur, parce que le genre lui-même est fait de conflits: montrer ou suggérer, croire au monstre ou croire au symptôme, donner une explication ou laisser le spectateur avec une plaie ouverte. La mise en scène devient alors le lieu où ces décisions se disputent.
Ce qui rend leur profil intéressant, c'est aussi la possibilité d'une horreur française débarrassée de ses postures les plus attendues. Le genre hexagonal a parfois confondu radicalité et grimace, noirceur et programme. Les films vraiment durables savent être plus précis. Ils trouvent un lieu, un corps, une communauté, puis observent comment quelque chose se décompose. Gily et Bonneau, dans cette perspective, seraient à lire du côté d'une précision artisanale: le détail qui fait basculer une scène, le choix de ne pas trop expliquer, l'envie de laisser la peur venir par la logique interne du plan.
Leur entrée convient particulièrement à une plateforme comme CaSTV, où les noms moins installés peuvent dialoguer avec les cinéastes reconnus. L'histoire du genre ne se résume pas aux longs métrages qui obtiennent une sortie bruyante. Elle passe par des tandems, des essais, des formes courtes, des productions de festival, des collaborations dont la durée importe moins que l'intensité. La catégorie du cinéma indépendant n'est pas ici un refuge vague. Elle désigne une pratique où l'on invente avec ce que l'on a, et où l'invention naît souvent de la contrainte.
Chez des réalisateurs français, l'horreur peut aussi devenir une critique du bon goût. La culture nationale aime les surfaces maîtrisées, les dialogues polis, les intérieurs reconnaissables. Le genre arrive pour salir cela. Il fait entrer le corps, le sang, la peur irrationnelle, la superstition, le rire mauvais. Il rappelle que la rationalité française, si fière d'elle-même, tremble très vite quand une porte se ferme au mauvais moment.
Alban Gily et Thierry Bonneau doivent donc être abordés comme une promesse de déséquilibre plutôt que comme une fiche définitive. Leur nom double n'est pas un simple détail administratif. Il suggère un cinéma possible de confrontation, où la peur se construit à plusieurs mains et refuse la voix unique trop bien posée. Dans le champ de l'horreur, cette pluralité peut devenir une arme.
Pour CaSTV, garder cette trace, c'est maintenir ouverte la carte française du bizarre. Au-delà des écoles déjà nommées et des périodes consacrées, il y a des signatures qui attendent leur contexte. Gily et Bonneau se tiennent là: du côté des commencements, des alliances, des formes encore mobiles, là où l'épouvante française peut recommencer à surprendre.
