Aitzol Saratxaga
Du côté du Pays basque espagnol, Aitzol Saratxaga s’inscrit dans une tradition où le territoire n’est jamais un simple arrière-plan, mais une force de modelage. Ses films donnent l’impression d’être travaillés par cette géographie précise, avec ses reliefs, ses espaces intermédiaires, sa mémoire politique et sa capacité à rendre le quotidien légèrement opaque. On comprend vite que son rapport à l’horreur passe moins par le spectaculaire que par l’idée d’un lieu chargé, d’un paysage qui conserve, sous des formes discrètes, des tensions plus anciennes que les personnages.
Ce lien au territoire le distingue au sein du cinéma de l’Espagne contemporaine. Là où une partie du genre espagnol joue l’efficacité pure ou la sophistication de concept, Saratxaga paraît plus attentif à la densité des ambiances locales. Il ne transforme pas le cadre basque en folklore de surface. Il s’intéresse plutôt à la manière dont une culture, une langue, une manière d’habiter et de se taire peuvent influencer l’économie même de la peur. Le résultat est un cinéma où l’inquiétude semble venir de la matière du monde, et non d’un mécanisme plaqué de l’extérieur.
Sa mise en scène fonctionne par pressions successives. Rien ne paraît entièrement souligné, mais tout devient peu à peu plus lourd. Les objets prennent de la présence, les seuils comptent, les absences comptent davantage encore. Cette stratégie exige de la précision, car il est facile de confondre discrétion et mollesse. Saratxaga évite cet écueil grâce à une véritable tenue de cadre. Ses plans savent quoi attendre. Ils restent assez longtemps pour que l’œil commence à douter, mais pas au point de transformer l’attente en simple effet de style. C’est une horreur de la persistance.
On peut aussi remarquer que ses personnages ne sont jamais conçus comme de simples véhicules pour les effets du récit. Ils paraissent pris dans des héritages, des loyautés, des formes de réserve émotionnelle qui donnent à leurs réactions une texture particulière. Il y a chez Saratxaga une conscience nette de ce que le non-dit fait à une communauté. L’angoisse ne concerne donc pas seulement un individu isolé face à l’inconnu. Elle engage des liens, des mémoires, parfois des formes de pudeur ou de silence collectif. Sous cet angle, son cinéma touche à quelque chose de très juste : la peur n’est jamais entièrement privée.
Dans les années 2020, cette orientation fait du bien. Trop de films de genre sont fabriqués comme des suites de procédures, avec leurs signaux convenus, leurs impacts calibrés, leur esthétique sans sol. Saratxaga rappelle qu’un film peut être modeste en surface et tout de même riche en résonances. Il suffit qu’il sache d’où il parle. Chez lui, ce point d’origine est sensible. Le cadre ne flotte pas dans un espace globalisé indifférent. Il est situé, traversé par des usages du lieu et du temps qui lui donnent une personnalité.
Cette personnalité n’empêche pas le dialogue avec des traditions plus larges du fantastique européen. On retrouve chez lui un goût pour l’ambiguïté, pour le trouble qui ne s’épuise pas dans la révélation, pour l’image qui laisse travailler le hors-champ. Mais là encore, ce qui compte est la manière dont ces outils sont réinscrits dans un contexte concret. Saratxaga ne fait pas du cinéma de citation. Il fait du cinéma d’appropriation vivante. Il prélève ce qui lui est utile dans la grande boîte à formes du genre et le réaccroche à une expérience spécifique du territoire.
La présence d’Aitzol Saratxaga dans le catalogue CaSTV est donc doublement intéressante. Elle rappelle d’abord que l’horreur espagnole ne se réduit ni aux succès industriels ni aux signatures les plus visibles. Elle montre ensuite qu’un cinéma enraciné peut rester pleinement contemporain, à condition de ne pas transformer ses racines en argument touristique. Saratxaga filme des lieux qui regardent les personnages, des silences qui pèsent, des mémoires qui se déposent dans la topographie même. Ce n’est pas un cinéma qui crie. C’est un cinéma qui sédimente, et la sédimentation, en matière de peur, peut se révéler redoutable.
