Yael Hersonski
Avec A Film Unfinished, Yael Hersonski a construit l'un des gestes documentaires les plus troublants sur les images du ghetto de Varsovie, et cette relation à l'archive donne à sa présence dans CaSTV une gravité particulière. Hersonski ne vient pas au genre par le monstre, mais par quelque chose de plus inquiétant: la preuve filmée, le mensonge organisé, la manière dont une caméra peut fabriquer de la réalité pour mieux enterrer la vérité. Peu de cinéastes rappellent avec autant de force que l'image elle-même peut être hantée.
Son travail s'inscrit dans une tradition du documentaire où le montage n'est pas seulement un outil de clarté, mais un acte moral. Reprendre des archives nazies, les regarder plan par plan, interroger leurs mises en scène, leurs omissions, leurs calculs, c'est affronter une horreur qui ne passe pas par le spectaculaire. Elle passe par la froideur administrative du regard. Hersonski montre que certaines images ne témoignent pas simplement du passé. Elles continuent de travailler le présent parce qu'elles portent en elles la violence de leur fabrication.
Cette démarche rejoint le cinéma israélien dans son rapport complexe à la mémoire, au trauma, à l'histoire européenne et aux survivances du témoignage. Mais Hersonski se distingue par une méfiance radicale envers l'évidence visuelle. Elle ne demande pas au spectateur de croire l'archive parce qu'elle est ancienne. Elle lui demande de la soupçonner, de la ralentir, de comprendre qui filmait, pour qui, dans quel but, avec quelles omissions. La terreur vient de cette enquête sur le regard.
Dans une base de cinéma d'horreur, cette présence est loin d'être déplacée. Le cinéma d'horreur n'a jamais appartenu uniquement aux créatures inventées. Il s'est toujours nourri de peurs historiques, de corps exposés, de lieux de mort, d'images qui reviennent parce qu'elles n'ont pas été digérées. Hersonski déplace le genre vers son noyau le plus sérieux: la confrontation avec ce que l'humain peut organiser, filmer, classer et rendre presque banal.
Les années 2010 ont vu se multiplier les films qui interrogent l'archive comme champ de bataille. À l'ère de la circulation numérique, les images semblent disponibles, mais leur sens reste disputé. Hersonski anticipe cette inquiétude avec une précision remarquable. Elle refuse le confort du document brut. Elle montre que voir ne suffit pas. Il faut apprendre à lire l'image contre elle-même, à y repérer le théâtre, la propagande, la contrainte, la présence muette de ceux qui n'avaient aucun contrôle sur leur représentation.
La peur, chez elle, n'est donc pas atmosphérique au sens habituel. Elle est épistémologique. Elle touche à la possibilité même de savoir. Que voyons-nous lorsque nous regardons une archive produite par les bourreaux? Comment distinguer le témoignage de la manipulation? Comment rendre justice à ceux qui sont filmés sans reproduire la violence du regard qui les a capturés? Ces questions donnent à son cinéma une tension terrible, parce qu'elles ne se résolvent pas par une révélation finale.
CaSTV gagne à accueillir Yael Hersonski comme une figure de l'horreur documentaire, celle qui regarde les images historiques comme des lieux de revenance. Son travail rappelle que le fantôme peut être une pellicule, un plan, une coupe, une absence dans le cadre. Il ne crie pas. Il oblige à regarder plus longtemps, jusqu'à ce que l'archive cesse d'être un objet stable et devienne ce qu'elle a toujours été: un champ de forces, de morts, de pouvoir et de mémoire.
