William Grefé
Avec Mako: The Jaws of Death, William Grefé rappelle d'emblée ce que l'exploitation américaine a de plus précieux quand elle est prise au sérieux: une manière de tourner au plus près d'un territoire, d'un opportunisme commercial et d'une imagination pratique sans attendre la bénédiction de personne. Grefé est un cinéaste de Floride avant d'être un nom de culte. Cela compte énormément. Son cinéma pousse dans une géographie concrète de marinas, de routes, de motels, de plages et de zones humides où l'exotisme local devient moteur de série B. Le soleil n'y rassure pas. Il poisse, il use, il donne aux corps un aspect presque déjà décomposé.
Dans le paysage des États-Unis, Grefé appartient à cette génération de réalisateurs qui ont compris que le cinéma populaire pouvait se fabriquer loin des centres légitimes, avec des moyens limités mais une vraie connaissance du terrain. La Floride de ses films n'est pas un décor de carte postale. C'est un écosystème de marginalités, de business douteux, de désirs tordus et de menaces animales ou humaines. Cette inscription locale est essentielle. Elle donne à ses œuvres une matérialité que beaucoup d'imitations plus lisses n'ont jamais retrouvée.
Le genre horror chez Grefé passe souvent par l'hybridation. Il touche au film de requin, au thriller, au proto slasher, à l'exploitation sexuelle, au récit d'obsession. Cette impureté n'est pas un manque de ligne. Elle définit au contraire une pratique du cinéma comme adaptation permanente à ce qui peut se vendre, se tourner, se bricoler. Le résultat est parfois inégal, mais presque toujours vivant. On sent un metteur en scène qui ne travaille pas pour illustrer des catégories, mais pour arracher des images utilisables à une économie de débrouille. Cette énergie pratique fait partie du plaisir.
Grefé savait aussi qu'un film d'exploitation ne peut compter uniquement sur son argument de vente. Il lui faut des textures, des corps, des coins de monde, une vitesse. Dans Mako: The Jaws of Death, comme dans d'autres titres, la créature ou la menace n'effacent jamais complètement l'environnement humain. Au contraire, elles prolongent une ambiance déjà instable, faite d'hommes fanfarons, de trafics, de rapports de domination mal déguisés. Le danger circule dans le paysage social avant même de surgir des eaux ou de frapper directement. Voilà pourquoi ses films tiennent encore.
Il faut insister sur cette dimension artisanale. Grefé n'est pas un théoricien du cinéma bis. Il en est un praticien. Il sait utiliser un lieu, tirer profit d'un hasard, filmer ce qu'il a sous la main avec assez de conviction pour que cela paraisse appartenir à un monde entier. Dans les années 1960 et années 1970, cette compétence a nourri une large part de l'histoire parallèle du cinéma américain. C'est une histoire moins noble que celle des grands auteurs consacrés, mais souvent plus aventureuse dans son rapport aux territoires et aux publics.
La reconnaissance tardive de Grefé par les circuits de réévaluation, les historiens de l'exploitation et les festivals comme Fantasia ou d'autres temples du culte a remis en lumière ce que ses films contiennent de spécifiquement américain: un mélange de vulgarité, d'invention et de connaissance locale. On n'y trouve pas la finition rassurante du studio, mais autre chose de plus troublant. Le monde semble légèrement de travers, comme monté à partir d'éléments récupérés. Ce désajustement fait partie de la beauté du geste.
Voir William Grefé aujourd'hui, c'est donc revoir l'exploitation non comme simple sous-produit, mais comme cartographie brutale d'un pays et de ses fantasmes. Ses films savent que la peur peut surgir d'un rivage trop calme, d'une économie touristique déjà pourrie, d'un homme qui croit parler aux bêtes mieux qu'aux humains. Ils savent aussi qu'une série B vaut par sa capacité à faire exister un milieu concret avec trois fois rien. À ce niveau, Grefé mérite sa place parmi les grands artisans du mauvais rêve américain en plein soleil. Il n'idéalise rien. Il capte un territoire et laisse sa fièvre faire le reste.
