Warren Beatty
Il faut partir de Reds si l'on veut comprendre ce que Warren Beatty a réellement cherché derrière la célébrité, le glamour et l'aura d'acteur star: la possibilité de faire un grand cinéma américain où l'ambition politique, la démesure romanesque et le contrôle industriel se rencontrent sans s'annuler. Beatty réalisateur n'est pas un supplément de Beatty acteur. C'est une figure beaucoup plus singulière, presque paradoxale, née au cœur de Hollywood mais travaillée par une envie persistante de déplacer les limites du système. Peu de cinéastes venus du vedettariat ont à ce point cherché à produire, écrire, jouer et mettre en scène comme s'il s'agissait d'un seul et même champ de bataille.
Cette position explique la rareté de sa filmographie derrière la caméra, mais aussi sa cohérence. Beatty ne tourne pas beaucoup, il construit des objets massifs, parfois obsessionnels, qui mettent en jeu sa propre image autant que les mythologies de l'Amérique. Dans Heaven Can Wait, la fantaisie surnaturelle devient un espace de réflexion sur l'identité, le pouvoir et la plasticité du spectacle. Dans Bulworth, la satire politique prend la forme d'une crise de parole, comme si le cinéma lui-même devait exploser le langage convenu de la classe dirigeante. Chez lui, le personnage public et le personnage de fiction ne cessent de se contaminer.
Ce qui rend Beatty intéressant aujourd'hui, ce n'est pas seulement son statut historique. C'est son rapport très précis à la fabrication du mythe. Il comprend la puissance des grandes machines narratives des Années 1970 et des Années 1980, mais il ne s'y abandonne jamais naïvement. Même lorsqu'il filme l'ampleur, le prestige ou la grandeur supposée de l'histoire américaine, il introduit une nervosité, une instabilité, une conscience du jeu de pouvoir qui empêchent le monument de se refermer. Reds en reste le sommet: fresque sentimentale, reconstitution historique, essai sur l'utopie et sur la fatigue des idéaux, le film est trop contradictoire pour n'être qu'une récompense de prestige.
On oublie souvent à quel point Beatty a été sensible à la comédie, et pas seulement comme acteur. Sa mise en scène repose sur un sens du rythme, du contretemps, de l'embarras social, qui vient directement de là. Le dialogue circule chez lui comme un instrument de domination autant que de séduction. Les personnages parlent pour convaincre, se protéger, se vendre, parfois se perdre. Cette attention à la parole donne à ses films un courant satirique essentiel. Même quand l'enveloppe semble élégante ou classique, le langage y grince. Quelque chose du consensus américain est toujours en train de se fissurer.
Ce n'est pas pour autant un cinéaste radical au sens extérieur du terme. Beatty travaille depuis l'intérieur des formes prestigieuses de drama et de comédie. Sa singularité est ailleurs: dans sa capacité à utiliser ces formes comme des pièges critiques. Il fait du cinéma de studio avec la conscience inquiète de ce que le studio raconte sur le pays. Il aime la starification, mais il sait qu'elle produit des fantômes. Il aime la grande histoire, mais il sait qu'elle absorbe des vies au passage. Cette lucidité donne à ses films une mélancolie inattendue, presque crépusculaire, même lorsqu'ils paraissent brillants ou bavards.
Pour un catalogue comme CaSTV, Warren Beatty n'est pas un nom évident de l'horreur. Et pourtant sa présence a du sens si l'on considère le rapport entre spectacle, pouvoir et hantise idéologique. Ses films montrent une Amérique qui se raconte des fables grandioses pour tenir ensemble, au risque d'y ensevelir ses contradictions. Il y a là une matière de cauchemar politique très nette. Beatty n'est pas un cinéaste du monstre, mais il sait filmer les séductions d'un ordre qui dévore ses propres promesses. C'est une autre forme de trouble, plus institutionnelle, mais non moins aiguë.
