Walé Oyéjidé
Avec Bravo, Burkina!, Walé Oyéjidé donne immédiatement la mesure d'un regard qui ne pense jamais l'image comme simple illustration. Chez lui, tout part d'une question de surface, de couture, de masque social, puis glisse vers quelque chose de plus inquiétant : la manière dont une communauté se raconte, se protège, se met en scène et parfois se trahit. C'est logique pour un artiste dont la pratique traverse la mode, l'installation, le film et l'essai visuel. Mais ce qui importe surtout, c'est que cette transversalité n'a rien d'un supplément décoratif. Elle structure son cinéma de l'intérieur. Un plan de Walé Oyéjidé n'est pas seulement beau ou composé, il est chargé d'une politique du visible.
On pourrait résumer trop vite son travail en parlant d'un cinéma de la diaspora, du style ou de la mémoire. Ce serait partiellement juste, mais insuffisant. Son geste est plus précis. Il s'agit de saisir comment les identités circulent entre invention personnelle et assignation collective, entre désir d'apparaître et nécessité de déjouer les lectures trop rapides. C'est pour cela que ses films gardent une tension si particulière. Ils se déplacent souvent sur un terrain documentaire, mais refusent la neutralité plate que l'on associe parfois au mot. Le réel, chez lui, est déjà stylisé par les regards sociaux. Filmer devient alors une manière de rendre visible cette stylisation, de la retourner, parfois de l'empoisonner.
Ce refus de la transparence l'inscrit dans une sensibilité très actuelle des années 2010 et des années 2020, où l'image noire, migrante ou diasporique n'accepte plus d'être reçue comme document brut mis à disposition d'un spectateur supposément neutre. Walé Oyéjidé construit au contraire des objets qui négocient sans cesse entre opacité et adresse. Il sait qu'une image peut être un lieu d'accueil, mais aussi un terrain de prédation. C'est là que son cinéma touche parfois au fantastique du social : non parce qu'il mettrait en scène des monstres au sens classique, mais parce qu'il révèle le caractère spectral des catégories qui gouvernent la visibilité contemporaine.
Le détail essentiel, c'est la tenue du cadre. Beaucoup de cinéastes venus des arts visuels tombent dans le piège de l'image figée, trop consciente d'elle-même, trop satisfaite de son propre raffinement. Walé Oyéjidé évite souvent cet écueil parce qu'il comprend que l'élégance n'a de force que si elle reste exposée à une friction. Dans ses films, la beauté n'efface pas la violence du monde. Elle la recompose. Un vêtement, un geste, une couleur, une posture peuvent devenir des instruments d'affirmation, mais aussi les traces d'une histoire de déplacement, de hiérarchies et de survivances culturelles qui excèdent le portrait individuel. Le cinéma sert alors à maintenir ensemble la splendeur et la vulnérabilité.
Cette manière de travailler le visible le rapproche moins du documentaire d'information que d'un cinéma d'essai très libre, parfois voisin du documentaire poétique, parfois proche d'une forme de rituel contemporain. Le film n'explique pas un monde depuis l'extérieur. Il entre dans ses codes, ses textures, ses manières de circuler. C'est là que Walé Oyéjidé trouve sa singularité : il ne filme pas seulement des sujets, il filme des régimes de présence. Comment se présente-t-on à l'autre quand l'histoire coloniale, la migration, la classe et la race ont déjà préparé la scène avant vous ? Comment faire image sans être capturé par l'image ? Le cinéma, chez lui, devient la chambre d'écho de cette bataille.
Il y a aussi une qualité de montage qu'il ne faut pas sous-estimer. Les raccords chez Walé Oyéjidé ne servent pas seulement à enchaîner des informations. Ils produisent des voisinages de sens. Une matière, un visage, un paysage, une archive ou une performance se répondent comme si le film cherchait moins à démontrer qu'à composer une constellation. Cette logique constellationnelle permet d'éviter la thèse et d'ouvrir un espace mental plus ample. Le spectateur n'est pas mené à une conclusion unique. Il est placé dans un champ de forces où l'histoire, la perception et l'identité dialoguent sans se résoudre trop vite.
C'est pour cela que sa place dans un catalogue de cinéma de trouble ou d'altération est plus pertinente qu'elle n'en a l'air. Walé Oyéjidé n'est pas un cinéaste de l'horreur au sens orthodoxe, mais il filme très bien ce moment où l'ordre du visible cesse d'être innocent. Il montre des images qui séduisent et qui résistent, des corps qui apparaissent et qui se dérobent, des récits qui accueillent et qui contestent. Dans un paysage dominé par la transparence forcée, cette opacité construite devient une puissance formelle et politique. Elle fait de son œuvre un lieu rare : un cinéma où le style n'est jamais cosmétique, mais le nom même d'une lutte pour le droit de se représenter autrement.
