https://cabaneasang.tv/fr/director/veronica-kedar/

Veronica Kedar

Avec Joe + Belle, Veronica Kedar s'installe immédiatement dans une zone où la douceur du conte détraqué rencontre la rudesse très concrète des affects contemporains. Le film avance comme une cavale fragile, drôle par moments, blessée presque en permanence, et cette tonalité mixte dit beaucoup de son cinéma. Kedar appartient au paysage indépendant d'Israël, mais elle y occupe une place singulière : moins tournée vers l'allégorie politique directe que vers les collisions entre marginalité, fantasme de fuite et violence intime.

Ce qui frappe chez elle, c'est l'absence de cynisme. Même lorsque les situations deviennent abrasives ou grotesques, Kedar garde pour ses personnages une forme de tendresse inquiète. Cela ne les excuse pas, ne les idéalise pas non plus. Cela leur permet simplement d'exister comme êtres troués, contradictoires, capables d'élans absurdes et de gestes dévastateurs. Cette qualité compte beaucoup dans un cinéma indépendant où l'excentricité des figures se confond parfois avec une posture ironique. Kedar cherche autre chose : une vérité émotionnelle bancale, mais tenace.

Sa mise en scène sait très bien tirer parti de moyens limités. Les espaces restent concrets, les corps bien présents, les rythmes légèrement heurtés. Rien de luxueux, mais une vraie intelligence de la situation. On sent qu'elle comprend que l'énergie d'un film ne dépend pas d'abord du budget, mais de la manière dont les rapports entre personnages sont construits et relancés. Cette économie donne à ses œuvres une densité directe, presque sans graisse, qui convient parfaitement à leur matière affective.

Dans Joe + Belle, cela produit une relation centrale qui ne se laisse jamais réduire à une formule. L'amitié, l'attirance, la dépendance, la projection et la fuite s'y mélangent selon une logique instable. Kedar filme très bien ce type de lien asymétrique, où chacun cherche dans l'autre une issue qui n'existe pas tout à fait. Le road movie devient alors moins un trajet qu'une intensification du malaise et du désir. Ce déplacement de genre lui permet d'échapper aux automatismes de la romance comme à ceux du drame social.

On peut situer son travail dans les années 2010, période où nombre de films indépendants exploraient des figures de dérive urbaine et de désaffiliation. Mais Kedar s'en distingue par une sensibilité presque féerique par instants, une capacité à laisser affleurer l'étrangeté sans rompre avec la rugosité du réel. Ce mélange n'est pas facile. Trop de films échouent alors soit du côté de la fantaisie fabriquée, soit du réalisme plombé. Elle tient l'entre-deux.

Le cinéma indépendant qu'elle pratique vaut aussi par sa liberté de ton. Kedar ne semble pas travailler pour répondre à une image exportable de son pays ni pour satisfaire les attentes du "film important". Cette absence d'obligation visible donne à son œuvre un air respirable. Elle peut être sombre sans solennité, légère sans inconsistance, politique parfois par capillarité plutôt que par déclaration.

Veronica Kedar mérite ainsi d'être regardée comme une auteure de la fragilité active. Ses films suivent des êtres qui improvisent des échappées dans un monde trop étroit pour eux, sans jamais oublier que ces échappées ont un coût. Il en résulte un cinéma modeste en apparence, mais très juste dans sa manière de capter les affects contemporains lorsqu'ils n'ont plus de langage stable pour se dire. Cette justesse, nerveuse et tendre à la fois, suffit à faire exister une vraie voix.

Suggérer une modification