Valery Rubinchik
Avec The Wild Hunt of King Stakh, Valery Rubinchik prouve qu'au sein du cinéma soviétique, le gothique pouvait surgir non comme simple curiosité de genre, mais comme forme de mémoire empoisonnée. Ce film, l'un des grands objets fantastiques venus de l'espace soviétique, suffit à installer sa singularité. Rubinchik y travaille les couloirs, les ruines, les hantises de classe et les échos historiques avec une précision d'atmosphère qui dépasse largement le cadre de l'adaptation ou du film d'époque. Il comprend que la peur est aussi une affaire de texture historique.
Son travail s'inscrit surtout dans les Années 1970 et les Années 1980, période où le cinéma de l'URSS pouvait accueillir, entre les lignes de ses normes officielles, des formes beaucoup plus troubles qu'on ne le suppose parfois. Rubinchik appartient à ces cinéastes capables d'utiliser le costume, le cadre patrimonial ou la fable pour faire circuler autre chose, un malaise politique, une réflexion sur la survivance des violences, une vision presque hallucinée du passé comme force active dans le présent. Son cinéma sait tirer parti des détours.
Ce qui frappe chez lui, c'est le rapport entre élégance visuelle et inquiétude latente. Rubinchik n'a pas besoin de brutaliser l'image pour créer le trouble. Il laisse les matières travailler, les ombres s'épaissir, les architectures devenir suspectes. Le décor historique n'est jamais pure reconstitution. Il se transforme peu à peu en piège mental. Cette méthode donne à ses films une étrangeté durable, comme si la culture elle-même, ses objets, ses traditions, ses maisons, portait déjà en elle un principe de hantise.
Il faut également reconnaître la manière dont il mobilise le fantastique. Chez beaucoup de cinéastes, le genre se contente de livrer des effets. Rubinchik l'utilise comme révélateur. L'apparition, la rumeur, la malédiction, la superstition ne valent pas seulement pour elles mêmes. Elles mettent à nu un ordre social, une mémoire réprimée, un conflit entre rationalité moderne et héritages féodaux ou mythiques. Le fantastique devient alors un mode de lecture historique. Cette intelligence donne au film une profondeur bien supérieure à sa seule intrigue.
Rubinchik est précieux aussi parce qu'il rappelle qu'une partie du cinéma soviétique vivait dans des tonalités obliques, loin de l'image monolithique qu'on en garde parfois. Il y a chez lui de la stylisation, du romantisme noir, du goût pour l'atmosphère, mais sans fuite hors du réel. Même lorsque le film semble s'abandonner à la légende, il reste branché sur des questions de pouvoir, d'héritage et de peur collective. Le passé qu'il convoque n'est jamais mort. Il agit encore, comme un poison discret.
Valery Rubinchik mérite donc une place plus centrale dans la cartographie du fantastique européen de l'Est. Son cinéma ne crie pas sa modernité, mais il la fait sentir à travers l'usage très sûr des genres, des espaces et des survivances historiques. Il sait que le cauchemar le plus durable n'est pas toujours celui du monstre visible. C'est souvent celui d'une société hantée par ce qu'elle n'a ni jugé ni enterré correctement. À cet endroit, Rubinchik rejoint les grands cinéastes de la mémoire trouble.
Filmographie
