https://cabaneasang.tv/fr/director/valerie-lemercier/
Valérie Lemercier - director portrait

Valérie Lemercier

Palais royal ! a installé avec éclat une vérité que l'on avait tort de sous-estimer chez Valérie Lemercier : sa mise en scène n'est pas le prolongement décoratif d'un personnage comique, mais un art de l'écart. Elle sait exactement comment faire se rencontrer le faste et le grotesque, la cruauté mondaine et la détresse affective, le gag de précision et une forme de mélancolie sociale très française. En tant que réalisatrice, Lemercier n'a jamais cherché à se faire pardonner son goût du burlesque par une austérité de prestige. C'est tant mieux. Son cinéma avance à découvert, avec élégance et morsure.

Ce qui le rend singulier dans le paysage de la France contemporaine, c'est sa compréhension très fine des rituels sociaux. Qu'il s'agisse de monarchie fantasmée, d'ascension sentimentale, de mythologie populaire ou de famille embarrassante, Lemercier observe les comportements comme des chorégraphies de classe. Le moindre geste, la moindre inflexion de voix, le moindre choix de tenue peut devenir un événement comique parce qu'il révèle une lutte entre l'image de soi et le monde qui la contredit. Cette précision n'a rien de léger au sens faible du terme. Elle fait de la comédie un instrument d'anatomie.

Dans Aline, son pari le plus vaste et le plus exposé, cette intelligence se déploie sur un terrain périlleux : le biopic, genre écrasé par la dévotion, le mimétisme et la fausse importance. Lemercier déplace tout. Au lieu de s'incliner devant le monument, elle invente une forme de double fiction qui capte l'énergie d'une trajectoire publique sans la réduire à l'exercice de copie. Le film assume sa stylisation, son goût du bizarre, sa tendresse aussi. Il comprend qu'une star populaire n'est pas seulement une suite d'événements vérifiables, mais un agrégat de fantasmes, de projections et de voix. C'est une manière très libre de faire du cinéma sur l'idole sans se soumettre à son image.

On parle rarement de l'ombre dans le cinéma de Lemercier, et c'est dommage. Son humour n'est pas fait pour nier la douleur. Il la déplace, la déforme, la rend visible autrement. Derrière le gag, il y a souvent une inquiétude assez nette sur le désir de reconnaissance, sur la solitude de ceux qui jouent un rôle trop longtemps, sur la fabrication sociale du ridicule. C'est là que son travail rejoint, par un détour oblique, une certaine logique de l'Horreur. Non pas l'effroi littéral, mais la peur du faux pas, de l'humiliation, de l'image publique qui se retourne contre celui ou celle qui la porte. Peu de cinéastes comiques filment aussi bien ce point où la représentation cesse d'être protectrice.

Son œuvre appartient pleinement aux Années 2000 et aux Années 2020, mais sans se laisser dissoudre dans les modes de chacune. Elle n'a pas la froideur ironique de certaines comédies de classe, ni le sentimentalisme appuyé d'une production patrimoniale trop respectueuse de ses propres références. Lemercier aime le kitsch, le décorum, les affects trop grands, les voix qui montent, les postures un peu trop soignées. Elle sait que le cinéma populaire a le droit d'être théâtral, et même qu'il doit parfois l'être pour toucher juste.

Cette théâtralité n'est jamais relâchée. En réalisatrice, Lemercier possède un sens aigu du cadre, du tempo et de la relance. Elle comprend qu'un bon gag dépend autant de la mise en place que de la chute, autant de l'espace que de la réplique. Il y a chez elle une tradition du jeu, bien sûr, mais aussi une conscience très construite de la scène filmée. C'est ce qui évite à ses films d'être de simples vitrines pour numéros d'actrice. Ils sont composés, rythmés, véritablement pensés comme des formes.

Pour CaSTV, Valérie Lemercier compte parce qu'elle rappelle qu'un cinéma populaire peut être tranchant sans cesser d'être généreux. Elle filme des mondes où le paraître règne, où les hiérarchies sociales deviennent absurdes à force d'être respectées, où l'amour lui-même passe par des conventions qui l'abîment. Mais elle ne se contente pas de se moquer. Elle observe, elle module, elle laisse affleurer une tristesse qui donne au rire son poids exact. C'est un art rare : faire de la comédie une machine à dévoiler, sans jamais renoncer au plaisir du spectacle.

Suggérer une modification