Trương Minh Quý
Avec Viêt and Nam, Trương Minh Quý filme le Vietnam comme un territoire où la terre, la mémoire et le désir semblent enfermés dans le même souffle souterrain. Peu de cinéastes contemporains ouvrent leur monde avec une telle précision sensorielle. Chez lui, le paysage n'est pas décoratif. Il pense, il retient, il dissimule, il renvoie les vivants à des strates historiques qu'ils n'ont pas choisies mais qu'ils doivent habiter malgré tout. C'est ce rapport entre corps présents et temps enfouis qui fait la singularité de son cinéma, bien au-delà de la simple étiquette du film d'auteur venu du Vietnam.
Trương Minh Quý travaille à la frontière du réel et de la rêverie sans transformer cette frontière en geste de prestige. Ses images sont poreuses. Elles laissent circuler les fantômes de la guerre, les formes du travail, les désirs empêchés, les récits de départ et de retour. Cette porosité donne à ses films une texture rare: on n'y sait jamais tout à fait si l'on regarde une mémoire, un présent ou une anticipation mélancolique de la disparition. Le cinéma devient moins un instrument de clarification qu'un milieu sensible où plusieurs régimes de temps coexistent. C'est une qualité essentielle dans un contexte postcolonial et postguerre où l'histoire officielle ne suffit jamais à dire ce que vivent les corps.
Le lien avec CaSTV est immédiat dès lors qu'on comprend l'horreur comme régime de hantise. Chez Trương Minh Quý, le genre horror n'apparaît pas sous forme de codes explicites, mais comme trouble ontologique. Les galeries, les paysages miniers, les chambres, les forêts et les routes semblent chargés d'une vie invisible. Les morts ne sont pas convoqués comme apparition spectaculaire. Ils persistent dans la matière même du monde. Ce cinéma sait que certaines terres ne se laissent pas fouler innocemment, que certaines histoires continuent d'exiger une réponse, même lorsqu'aucun personnage ne possède le langage pour la formuler.
Cette attention à l'invisible n'annule jamais la dimension charnelle. Au contraire, les corps sont filmés avec une intensité très concrète, souvent dans leur fatigue, leur proximité, leur désir de partir ou de rester. L'érotisme, chez lui, n'est pas séparé de la géographie ni de la mémoire. Il se déploie dans des espaces traversés par l'économie, la migration, les séquelles historiques. Cette articulation entre intimité et profondeur historique est l'une des plus belles réussites de son cinéma. Elle évite à la fois le symbolisme décoratif et le réalisme plat.
Sa place dans les grands festivals des années 2010 et années 2020, notamment à Cannes, ne relève pas d'un simple exotisme de programmation. Elle reconnaît une œuvre qui renouvelle le film de mémoire en le soustrayant à la pédagogie illustrative. Trương Minh Quý ne raconte pas l'histoire du Vietnam comme un dossier à transmettre. Il en capte les échos, les retours obliques, les survivances dans des vies souvent périphériques. Ce choix est aussi politique. Il refuse que la nation se réduise à ses grandes légendes visibles. Il préfère les zones enfouies, les voix basses, les passages clandestins.
La mise en scène procède alors par glissements plutôt que par démonstrations. Un plan dure assez pour que l'espace change de qualité. Un visage reste dans la pénombre jusqu'à sembler déjà lointain. Une conversation intime s'ouvre soudain sur un gouffre historique. Cette patience du regard rappelle que le cinéma n'a pas toujours besoin de résoudre ce qu'il montre. Il peut laisser subsister une opacité active, une sensation de secret partagé entre le paysage et les corps. C'est précisément cette opacité qui donne tant de puissance aux films de Trương Minh Quý.
Voir son œuvre aujourd'hui, c'est rencontrer un cinéma qui pense la mémoire comme climat et non comme simple contenu. Les vivants y avancent dans un monde traversé par des présences anciennes, par des silences hérités, par des désirs qui cherchent une issue sans jamais s'arracher totalement à la terre qui les a formés. Peu d'auteurs contemporains savent aussi bien faire sentir la densité historique d'un souffle, d'un tunnel, d'une étreinte. Trương Minh Quý construit ainsi une œuvre de hantise douce, sensuelle et politique, où l'invisible n'est jamais un effet, mais la condition même de ce qui peut encore être regardé.
