Tonino Valerii
Avec Il mio nome è Nessuno, Tonino Valerii se tient dans un endroit très délicat du western italien : juste au moment où le genre regarde déjà sa propre légende avec ironie, mélancolie et sens du tombeau. On a longtemps parlé du film à l'ombre de Sergio Leone, comme si Valerii n'y était qu'un exécutant de luxe. C'est une erreur tenace. Dans le paysage de l'Italie des années 1970, Valerii fait partie des cinéastes qui ont su saisir, avec une grande intelligence de ton, le passage du western de conquête au western de reflux.
Son rapport au genre est plus subtil qu'on ne le dit souvent. Tonino Valerii comprend parfaitement les plaisirs codés du western spaghetti : le duel comme cérémonie, la face burinée comme paysage moral, l'attente comme arme, le grotesque qui vient contaminer la noblesse supposée de l'héroïsme. Mais il ne se contente pas de reproduire ces signes. Il aime les déplacer, les désenchanter légèrement, les faire dialoguer avec une conscience aiguë de la fin d'un monde. Chez lui, la mythologie n'est jamais intacte.
Cela se voit déjà dans Day of Anger, l'un de ses sommets. Le film met en scène l'apprentissage viril, le ressentiment social, la fabrication d'une posture de puissance, mais avec un sens très précis de l'ambivalence. Valerii ne filme pas l'ascension comme pur accomplissement. Il y glisse une critique de la brutalité imitée, de la fascination pour le modèle masculin dominateur. C'est un western d'éducation empoisonnée, où le prestige du tueur expérimenté contient déjà sa part de faillite morale.
Cette capacité à travailler l'intérieur idéologique du genre donne à Valerii une place importante dans le cinéma populaire italien. Il est moins flamboyant que Leone, moins halluciné que certains contemporains, moins porté aussi vers l'abstraction mythique. En revanche, il possède un sens remarquable de l'équilibre entre efficacité narrative et nuance de tonalité. Ses films avancent fermement, mais sans rigidité. Ils savent accueillir l'humour, la lassitude, la cruauté, parfois même une sorte de tristesse crépusculaire qui annonce la disparition prochaine du genre comme grande force industrielle.
Valerii a d'ailleurs montré, au-delà du western, une capacité réelle à naviguer dans le cinéma de genre italien, du thriller au film historique. Mais c'est dans l'Ouest imaginaire qu'il a trouvé sa véritable zone d'expression. Il y travaille la légende comme matière déjà usée, déjà racontée trop souvent, qu'il faut pourtant faire vibrer encore. Cette conscience tardive du genre le rend précieux pour comprendre ce qu'a été la phase réflexive du western spaghetti.
Sa présence dans les espaces de festival et dans la redécouverte critique internationale s'explique largement par cette qualité. Tonino Valerii n'est pas seulement un nom de complément dans l'histoire italienne. Il est l'un des metteurs en scène qui ont permis au genre de se regarder lui-même sans perdre le sens du spectacle. C'est un exploit plus rare qu'il n'y paraît. Beaucoup de films tardifs deviennent soit nostalgiques, soit cyniques. Valerii, lui, garde le goût de l'action tout en laissant affleurer le sentiment d'une époque finissante.
Il faut voir en lui un cinéaste du seuil : seuil entre sérieux et parodie, entre jeunesse et vieillissement du mythe, entre le professionnel efficace et l'auteur plus inquiet qu'on ne l'admet. Son œuvre rappelle que les genres populaires ne meurent pas d'un coup. Ils passent par des zones de reprise, de commentaire, d'usure fertile. Valerii a excellé dans cette zone.
Dans l'histoire du western européen, son cinéma demeure essentiel pour une raison simple : il sait que la légende ne vaut plus tout à fait, mais il continue malgré tout à la filmer. De cette contradiction naît une émotion particulière, un mélange de bravade, de distance et de regret, qui porte certains de ses films à une vraie grandeur mélancolique.
