Todd Rohal
S'il faut commencer Todd Rohal par un film, The Catechism Cataclysm offre l'angle le plus juste: un road movie théologique, absurde et poisseux, qui donne au cinéma indépendant américain une allure de dérive métaphysique mal peignée. Rohal n'est pas un auteur de l'horreur classique, mais il travaille dans une zone où le grotesque, le spirituel, le provincial et l'agression du réel se mêlent jusqu'à créer une étrangeté durable. Ses films semblent toujours se passer légèrement de travers.
Ce caractère déviant est essentiel. Rohal appartient à cette veine du cinéma américain indépendant qui préfère la bizarrerie active au naturalisme de festival. Ses personnages parlent trop, mal ou à côté, ses situations déraillent avec une logique de fièvre, et ses décors ruraux ou semi-ruraux prennent souvent l'allure d'espaces où la croyance n'a jamais vraiment quitté la surface des choses. Voilà pourquoi il intéresse CaSTV: chez lui, le quotidien n'est pas stable. Il peut basculer à tout moment vers le rite déglingué, la crise existentielle ou la farce inquiétante.
The Catechism Cataclysm montre admirablement ce rapport à l'inconfort. Le film avance comme une excursion comique et finit par ressembler à un exorcisme raté de la masculinité, de la foi et du vide intérieur. Rohal n'y cherche pas l'élégance du récit. Il préfère les ruptures, les zones d'embarras, les corps en trop, les paysages qui semblent regarder les personnages se débattre. Cette texture donne à son cinéma un lien lointain avec certaines formes de folk horror américaines, non par emprunt direct, mais par sensibilité au territoire comme réservoir de rites latents et de malaise collectif.
Son goût pour la forme brève et le déraillement contrôlé est également important. Rohal sait qu'une scène peut gagner en puissance si elle garde un peu de son inconfort natif, de son imprévisibilité, de sa maladresse voulue. Là où d'autres lissent, il conserve la friction. Ce choix peut diviser, mais il constitue sa véritable signature. On ne regarde pas ses films pour la pure maîtrise classique. On les regarde pour cette manière rare de laisser l'image et le son devenir un peu hostiles, un peu bizarres, sans jamais perdre complètement le fil.
Les années 2000 et années 2010 ont vu émerger plusieurs auteurs indépendants fascinés par l'absurde américain, mais Rohal se distingue par une qualité presque religieuse du malaise. Ses films sentent la croyance abîmée, le sermon devenu performance ratée, la communauté qui ne sait plus très bien si elle partage une foi, un code ou seulement une habitude. Cette dimension donne à ses récits une densité particulière. Le grotesque n'y annule pas le tragique. Il le rend au contraire plus collant, plus embarrassant, plus vivant.
Pour CaSTV, Todd Rohal représente ainsi un versant crucial du bizarre contemporain: celui qui vient du hors-centre, du pays profond, de la comédie qui a avalé quelque chose de mauvais sans réussir à le digérer. Son cinéma ne propose pas des monstres identifiables. Il propose des mondes un peu contaminés, des gens pris dans des gestes rituels ou des logiques relationnelles qu'ils ne maîtrisent plus. Cette contamination suffit souvent à faire naître une sensation d'étrangeté très tenace.
Rohal mérite d'être suivi parce qu'il ose un cinéma désaccordé, parfois volontairement ingrat, mais jamais indifférent. Il comprend qu'une image trop propre dit souvent moins qu'une image capable de conserver un résidu de gêne. Dans ce résidu se joue une partie essentielle de son oeuvre. On y entend l'Amérique quand elle cesse d'être lisible et recommence à marmonner ses mythes les plus usés comme s'ils pouvaient encore sauver quelqu'un.
