Terry Zwigoff
Avec Crumb, Terry Zwigoff signe l'un des grands films américains sur la contamination mutuelle entre l'art, la névrose et la honte sociale. Il faut partir de là, parce que tout son cinéma, documentaire ou fictionnel, semble se nourrir de cette même intuition: les marginaux ne sont pas des figures décoratives, mais des révélateurs d'un pays qui préfère cacher ses obsessions derrière la bonne humeur marchande. Zwigoff regarde l'Amérique comme une collection de manies tristes, de passions monomaniaques, de solitudes devenues styles de vie. Son œuvre est drôle, oui, mais d'un rire très noir, toujours voisin du désespoir.
Il appartient à une lignée de cinéastes qui aiment les outsiders sans jamais les sanctifier. C'est une différence importante. Chez Zwigoff, l'excentricité n'est pas un label charmant. Elle est souvent le symptôme d'une inadéquation plus profonde entre le sujet et le monde. Ses personnages, réels ou fictifs, paraissent vivre légèrement à côté du consensus social. Ils collectionnent, fantasment, ruminaient, s'enferment dans des routines qui deviennent presque des cosmologies privées. Le cinéaste ne les juge pas, mais il ne leur construit pas non plus un piédestal humaniste. Il accepte leur part de cruauté, de fixation, d'impasse.
Cette position donne à ses films une tonalité très singulière dans le cinéma américain. Beaucoup d'œuvres indépendantes sur les marginaux cherchent la tendresse, l'empathie consolatrice, la rédemption par le détail charmant. Zwigoff prend un autre chemin. Il sait que la mélancolie sociale produit aussi du ressentiment, des obsessions sexuelles, des rapports humiliés au succès et au désir. De là vient la force corrosive de ses meilleurs films. Qu'il observe une scène underground réelle ou qu'il construise une fiction comme Ghost World, il reste fidèle à une vision profondément anti-idyllique.
Cette anti-idylle flirte souvent avec l'horreur au sens moral du terme. Non pas l'horreur spectaculaire, mais celle des vies ratées, des environnements toxiques, des familles qui fabriquent de l'angoisse en continu. Zwigoff comprend parfaitement que certaines comédies sont plus cruelles que bien des thrillers, et que certains documentaires donnent du monde une image plus inquiétante que les films de monstres. Il y a chez lui une fascination pour les espaces mentaux saturés, les intérieurs étouffants, les routines qui ressemblent à des pièges. Ce n'est pas un hasard si ses films laissent souvent un goût plus amer que leur réputation de satire ne le laisse croire.
Il faut aussi parler de son rapport au grotesque. Chez beaucoup de réalisateurs, le grotesque fonctionne comme distance ironique. Chez Zwigoff, il devient une vérité du social. Les corps, les voix, les appartements, les accessoires, les collections d'objets, tout cela raconte une civilisation de l'encombrement psychique. Son sens du détail n'a rien d'une simple coquetterie de mise en scène. Il révèle un ordre du monde où chacun essaie de survivre parmi des restes, des pulsions contradictoires, des mythologies commerciales devenues ridicules. C'est là que son travail rejoint par moments une forme d'ethnographie dépressive.
Ses six crédits au catalogue CaSTV rappellent que Zwigoff n'est pas un cinéaste prolifique, mais un auteur de densité. Chaque film paraît prolonger une même enquête sur la solitude américaine, ses fétiches et ses humiliations. Cela donne une œuvre compacte, immédiatement reconnaissable, où le goût musical, la culture underground et l'observation presque entomologique des comportements composent une signature ferme. On retrouve aussi une remarquable qualité de tempo: il sait laisser une scène devenir gênante juste assez longtemps pour qu'elle cesse d'être drôle de manière innocente.
Des années 1990 aux décennies suivantes, Terry Zwigoff a construit un cinéma du malaise sans prestige, un cinéma qui trouve ses vérités dans les coins embarrassants de la culture américaine. C'est une œuvre importante pour CaSTV parce qu'elle rappelle que l'inquiétant ne se loge pas seulement dans le surnaturel ou le sang versé. Il se loge aussi dans des visages usés par l'obsession, dans des pièces trop remplies, dans l'écart cruel entre le fantasme d'une vie et sa réalité bancale. Zwigoff filme cet écart avec une précision presque impardonnable. C'est ce qui rend ses films si drôles, si tristes, et au fond si difficiles à oublier.
