Takeshi Kitano
Avec Sonatine, Takeshi Kitano transforme le film de yakuza en expérience de suspension. Des gangsters se cachent sur une plage d'Okinawa, jouent à des jeux absurdes, attendent une violence qui finira par revenir, et tout le cinéma semble respirer autrement. Cette respiration est le secret de Kitano. Là où beaucoup de cinéastes de crime organisent la montée en tension comme un mécanisme continu, lui introduit des vides, des temps morts, des gestes comiques, des coupes sèches qui rendent soudain la violence plus nue, plus drôle, plus terrible.
Sa trajectoire est presque impossible à confondre avec une autre. Star de télévision, comique, acteur, écrivain, peintre, Kitano arrive au cinéma avec une persona déjà chargée, mais il s'en sert pour produire un art de la disjonction. Le visage impassible, la parole comptée, l'explosion brutale, la mélancolie rentrée et l'humour idiot cohabitent en lui sans se résoudre. C'est ce mélange qui donne à ses films leur ton incomparable. On y sent à la fois le burlesque, la fatalité et une forme de poésie sèche.
Le lien avec le Japon est évident, mais Kitano ne se laisse jamais réduire à une essence nationale simplifiée. Son cinéma part de formes locales très fortes, le film de yakuza, le polar, le mélodrame discret, la comédie absurde, pour les vider de l'intérieur et les reconfigurer. Il comprend les codes populaires assez intimement pour pouvoir les ralentir, les casser, les tourner légèrement de biais. Le résultat n'est ni pure déconstruction ni simple hommage. C'est une invention de ton.
On a souvent insisté sur la violence kitanienne, et l'on a raison, à condition de préciser qu'elle n'est jamais spectaculaire au sens conventionnel. Elle surgit vite, sans emphase, presque sans commentaire psychologique. Une fusillade, un coup, un corps qui tombe: tout arrive avec une sécheresse qui refuse l'exaltation. Cette économie donne à l'horreur du monde criminel une vérité particulière. La mort n'est pas héroïsée. Elle interrompt. Elle coupe net. Elle rappelle que sous le jeu social des hommes se tient toujours la possibilité du néant.
Mais Kitano serait beaucoup moins grand s'il n'était que le poète du coup de feu sec. Ce qui élargit son oeuvre, c'est la place du jeu, de l'enfance, de l'idiotie, de la peinture, du rêve. Dans Hana-bi, la brutalité et la douceur sont littéralement inséparables. Dans Kikujiro, il déplace sa persona vers une comédie mélancolique où l'errance devient sentiment. Même lorsqu'il filme des criminels, quelque chose de l'enfance persiste, souvent sous forme de jeu absurde, de rituel sans fonction, de distraction provisoire face à la mort.
Les Années 1990 ont été son moment de cristallisation internationale, notamment grâce aux festivals et à la circulation mondiale du cinéma japonais contemporain. Pourtant, Kitano n'a jamais entièrement cédé à la lisibilité festivalière. Ses films gardent une résistance propre, un goût du gag déplacé, du silence trop long, du geste sans explication. Cette résistance est précieuse. Elle empêche son oeuvre de devenir une élégance exportable. Même dans ses films les plus reconnus, il subsiste un noyau de bizarrerie populaire, presque télévisuelle parfois, que le prestige ne parvient pas à polir.
Il faut aussi parler du montage. Chez Kitano, la coupe a une fonction morale. Elle refuse la complaisance. Elle décide ce qui mérite d'être vu et ce qui doit rester elliptique. Cette souveraineté du montage contribue à l'allure profondément moderne de son cinéma. Le film avance par blocs, par aplats, par brusques changements d'énergie. On ne flotte jamais dans une psychologie explicative. On observe des comportements, des rythmes, des visages.
Dans le paysage CaSTV, Kitano compte parce qu'il montre qu'un cinéma de genre peut devenir presque métaphysique sans perdre sa matérialité populaire. Le gangster, le policier, l'enfant, le clown triste, le peintre blessé, tous ces visages coexistent dans une même oeuvre tendue entre rire et anéantissement. Peu de cinéastes savent faire sentir avec autant de précision que le grotesque et la tragédie ne sont pas deux régimes séparés, mais deux vitesses d'un même monde.
Takeshi Kitano reste ainsi l'un des grands stylistes de la coupe, du silence et de l'explosion. Son cinéma ne cherche pas à consoler. Il regarde les hommes jouer pendant que la mort approche, puis il coupe avant que nous ayons eu le temps de nous raconter une histoire trop rassurante.
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