https://cabaneasang.tv/fr/director/takashi-nomura/

Takashi Nomura

Il suffit de partir de A Colt Is My Passport pour comprendre ce que Takashi Nomura apporte au cinéma de genre. Au Japon de la seconde moitié des années 1960, alors que la Nikkatsu durcit, modernise et désosse le film de yakuza, Nomura signe un polar qui regarde autant du côté du western italien que du noir américain, sans cesser d'être profondément japonais. Le résultat n'est pas une simple copie élégante. C'est un art du dépouillement tendu, où chaque geste semble avoir été débarrassé du superflu pour ne garder que la ligne de force.

Nomura n'a pas la filmographie hypertrophiée de certains artisans de studio, et c'est peut-être pour cela que ses meilleurs films frappent si fort. Ils donnent l'impression d'un cinéaste qui arrive, voit le terrain, puis tire exactement au bon moment. Son univers est fait de tueurs fatigués, de loyautés déjà crevées, de trajectoires qui avancent vers l'échec avec une lucidité presque professionnelle. Dans [A Colt Is My Passport], le duo central traverse les marges industrielles, les parkings, les ports, les terrains vagues comme s'il traversait une zone de décompression du capitalisme japonais. Ce n'est plus le monde des codes d'honneur héroïsés, mais celui de contrats, d'embuscades et d'alliances jetables.

La première qualité de Nomura est rythmique. Il sait que le film criminel n'est pas une question de vitesse constante, mais de tension administrée. Chez lui, les temps morts ne relâchent pas la pression. Ils la déplacent. Une attente dans une chambre, un regard lancé avant une fusillade, une marche silencieuse vers un rendez-vous deviennent des blocs de suspense pur. Ce contrôle du tempo donne à ses films une sécheresse presque musicale. Le spectateur sent qu'une explosion approche, mais le cinéaste refuse de la livrer trop tôt.

Il faut aussi insister sur son usage de l'espace. Nomura filme le vide avec une intelligence rare. Les plages de béton, les zones portuaires, les périphéries sans glamour composent un paysage moral. Ce sont des lieux où l'on peut disparaître, où l'on peut être éliminé, où le Japon de la croissance se révèle moins triomphal qu'anonyme. En cela, son cinéma touche à quelque chose de très moderne. Il ne s'intéresse pas seulement au crime comme conduite déviante, mais à la manière dont une société organisée produit des hommes interchangeables, y compris parmi ses tueurs.

Son style doit beaucoup à la tradition du studio, bien sûr, mais aussi à une forme d'insolence graphique. Les cadrages sont nets, les silhouettes découpées avec soin, les confrontations pensées comme des problèmes de lignes et de distances. Dans le dernier mouvement de [A Colt Is My Passport], cette intelligence plastique atteint une sorte de pureté abstraite. Les corps deviennent presque des figures géométriques dans un espace ouvert, et pourtant la scène ne cesse jamais d'être concrète, dangereuse, sale. C'est là la grande réussite de Nomura : styliser sans désincarner.

Si son nom reste parfois moins cité que ceux de Suzuki ou Fukasaku, c'est sans doute parce qu'il n'a ni l'excentricité baroque du premier ni la furie historique du second. Mais cette relative discrétion fait partie de sa beauté. Nomura travaille dans une gamme plus froide, plus terminale. Il filme le professionnel qui sait déjà que le métier ne lui survivra pas. Cela donne à ses meilleurs titres une mélancolie dure, sans sentimentalité.

Dans l'histoire du cinéma de crime japonais, Takashi Nomura occupe ainsi une place de passeur décisif. Il prend les mythologies du gangster, les fait passer par le filtre d'une modernité visuelle internationale, puis les rend au spectateur sous une forme plus nue, plus fatale. Son cinéma ne promet ni grandeur ni rédemption. Il propose mieux : la vision très précise d'un monde où la survie dépend du style, et où le style lui-même arrive parfois une seconde trop tard.

Suggérer une modification