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Suzannah Mirghani - director portrait

Suzannah Mirghani

Avec Al-Sit, Suzannah Mirghani a trouvé une forme brève mais ample pour filmer ce que tant de récits folkloriques ratent: la communauté comme espace de soin, de savoir et de contrainte tout à la fois. Le film ne relève pas de l'horreur à proprement parler, mais il touche à une matière que le fantastique connaît intimement: la puissance des rites, des transmissions féminines, des décisions prises autour du corps d'une jeune fille avant même qu'elle puisse nommer son propre désir. Mirghani sait que la coutume n'est jamais une carte postale. C'est une force active, capable de protéger et d'écraser dans le même geste.

Son inscription du côté du Soudan est déterminante. Trop de regards extérieurs abordent les cinémas africains à travers des catégories simplificatrices, soit l'authenticité pittoresque, soit l'urgence politique nue. Mirghani refuse ce partage paresseux. Elle filme les espaces ruraux, les hiérarchies familiales, les savoirs vernaculaires et les tensions de génération avec une attention précise à la complexité des rapports. Cela donne à son cinéma une densité rare. Rien n'y est réduit à une fonction illustrative. Les lieux, les gestes, les voix et les silences portent tous plusieurs couches de temps.

On peut la situer dans les années 2020, à un moment où le court métrage international a retrouvé une vraie puissance d'intervention esthétique et politique. Mirghani y apporte un geste singulier. Elle ne cherche pas la pédagogie lourde. Elle organise plutôt une expérience de regard. Le spectateur est invité à sentir le poids d'un ordre collectif sans que le film cesse d'aimer le monde qu'il filme. C'est une nuance difficile. Beaucoup d'œuvres critiques s'enferment dans la dénonciation ou dans l'idéalisation. Mirghani tient les deux bords à distance.

Cette tension entre attachement et inquiétude rejoint profondément le champ horreur, notamment dans sa veine folklorique. Le folk horror parle souvent de rites connus de tous sauf de celle ou celui qui doit en payer le prix. Mirghani ne mobilise pas ce registre comme simple couleur. Elle en retrouve la vérité anthropologique. Le collectif a sa mémoire, sa cohérence, sa beauté même, mais il peut devenir oppressant dès lors qu'il confond transmission et assignation. Les corps féminins, dans ce cadre, deviennent les terrains où se négocie l'avenir de la communauté. C'est une situation fondamentalement dramatique, et parfois profondément inquiétante.

Le style de Mirghani mérite d'être souligné. Son cinéma avance sans emphase, avec une grande confiance dans les paysages, les visages et les rythmes du quotidien. Cette retenue ne signifie pas neutralité. Au contraire, elle permet aux forces en présence de se révéler plus nettement. Un regard, une distance entre deux femmes, un geste de travail ou de toilette peuvent contenir plus de tension qu'un discours entier. Mirghani paraît particulièrement attentive à cette circulation du sens par les corps.

Le parcours de ses films en festival confirme cette capacité à tenir ensemble la singularité culturelle et la lisibilité internationale. Al-Sit, en particulier, montre qu'un récit très localisé peut toucher juste dès lors qu'il ne trahit pas sa propre densité. Ce n'est pas l'universalisme abstrait qui permet la rencontre, mais la précision. Mirghani filme un monde situé, traversé par ses langues et ses rites, et c'est justement cette exactitude qui ouvre le film.

Pour CaSTV, Suzannah Mirghani compte comme une présence essentielle à la frontière du conte, du drame social et du fantastique communautaire. Son œuvre rappelle que l'horreur n'est pas seulement affaire d'entités ou de meurtres. Elle peut naître du moment où une tradition, même aimée, devient un dispositif de capture. Chez Mirghani, cette possibilité n'est jamais exploitée avec cynisme. Elle est observée avec gravité, intelligence et une attention constante aux femmes qui portent, transmettent ou subissent l'ordre commun. C'est ce regard qui donne à son cinéma sa force particulière: il ne sépare jamais la beauté d'un monde de la violence qu'il peut contenir.

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