Stuart Rosenberg
Il y a dans Cool Hand Luke quelque chose de plus amer que la simple légende du rebelle magnifique. Stuart Rosenberg y filme un homme incapable de plier, mais aussi un système carcéral qui transforme la virilité en théâtre disciplinaire. Ce mélange de classicisme narratif et de dureté morale résume assez bien son cinéma. Rosenberg n'a jamais été la signature la plus flamboyante du Nouvel Hollywood, mais dans le cinéma des États-Unis des années 1960 et années 1970, il a su faire passer une inquiétude très nette sous des formes de studio apparemment solides.
Son parcours, venu de la télévision, explique en partie cette rigueur. Rosenberg sait cadrer l'action, tenir une scène, conduire un acteur, faire progresser un récit sans esbroufe. Cette efficacité classique a longtemps servi à le sous estimer. On a tort. Elle lui permet précisément de laisser remonter des zones de trouble plus profondes: institutions punitives, masculinités blessées, violences domestiques, corruption ordinaire du pouvoir. Son cinéma n'a pas besoin de gestes démonstratifs pour devenir acide.
The Drowning Pool ou The Laughing Policeman montrent bien cette capacité à travailler les genres établis sans s'y dissoudre. Le polar, chez lui, garde sa lisibilité industrielle, mais se charge d'une fatigue morale, d'une perception sourde des blocages sociaux. Rosenberg n'invente pas un nouveau langage. Il fait quelque chose de parfois plus difficile: il use le langage existant jusqu'à en faire apparaître les fissures. Ce talent de corrosion tranquille lui donne une place singulière.
On pourrait aussi l'aborder par The Amityville Horror, qui l'inscrit dans l'histoire du horreur populaire américain. Là encore, son intérêt ne tient pas seulement au phénomène commercial. Rosenberg comprend que la maison hantée est aussi une maison de dette, de pression familiale, de masculinité qui se décompose sous l'effet d'une violence qu'elle ne maîtrise plus. Le surnaturel fonctionne chez lui parce qu'il se branche sur une crise plus ordinaire, presque domestique. L'horreur ne vient pas annuler le drame familial. Elle le pousse à son point d'ébullition.
Il faut souligner son rapport aux acteurs. Paul Newman, Gene Hackman, James Garner, Rod Steiger: Rosenberg sait laisser respirer des présences très fortes sans leur abandonner entièrement le film. Il les inscrit dans des structures de conflit qui mettent en évidence leur charisme tout en le testant. C'est particulièrement sensible dans Cool Hand Luke, où le magnétisme de Newman devient à la fois arme de résistance et source de damnation. Peu de réalisateurs "classiques" de cette période ont aussi bien compris cette dimension sacrificielle de la star.
Le cinéma de Rosenberg mérite donc d'être revu à l'écart des hiérarchies simplistes entre auteurs visibles et artisans anonymes. Il appartient à cette zone médiane du drame et du thriller américain où se loge souvent l'intelligence la plus robuste du système. Ses films savent comment l'autorité s'exerce, comment elle humilie, comment elle se reproduit à travers les lieux de travail, les prisons, les familles, les commissariats. Ils savent aussi que la rébellion, même admirable, n'est pas nécessairement rédemptrice.
Stuart Rosenberg importe moins par l'originalité tapageuse que par la fermeté de son regard. Il filme des mondes organisés, hiérarchisés, apparemment lisibles, et laisse apparaître ce qu'ils font aux corps et aux volontés. À ce titre, il reste l'un des grands praticiens américains d'un cinéma classique déjà contaminé par le désenchantement moderne. Une position peut être discrète dans l'histoire officielle, tout en demeurant décisive pour qui regarde de près.
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