Stephen Groo
Il faut aborder Stephen Groo par l'évidence la plus dérangeante, son cinéma existe à une telle distance des normes de fabrication qu'il oblige à repenser ce que l'on attend d'un auteur. Groo ne relève ni du simple amateurisme risible, ni de la catégorie commode du nanar à consommer avec ironie. Il appartient au cinéma outsider dans ce qu'il a de plus nu, une pratique soutenue par une conviction absolue, par une énergie de création qui ne demande pas la permission du bon goût ni celle de l'institution. C'est précisément pour cela qu'il mérite d'être regardé sérieusement.
Inscrit dans les Années 2000 et les Années 2010, ce travail se développe en marge presque complète des circuits de légitimation. Les films de Groo ne cachent ni leurs limites techniques ni leur rapport bricolé à la fiction, aux effets, au jeu, aux décors. Tout cela se voit immédiatement. Mais s'arrêter à cette visibilité des moyens serait passer à côté du plus intéressant. Ce qui frappe, c'est la persistance d'une vision, la volonté de peupler le monde de monstres, de guerriers, de figures fantastiques, de récits d'affrontement, comme si l'imaginaire devait absolument prendre forme malgré l'absence de ressources.
Le mot important ici est sincérité, non au sens sentimental, mais au sens structurel. Groo croit à ce qu'il filme. Il n'y a pas chez lui cette ironie de sécurité qui protège tant de productions contemporaines contre le risque du ridicule. Or ce risque, il l'affronte de face. C'est ce qui rend ses films si troublants. Ils exposent sans filtre le désir brut de cinéma, le besoin de faire exister des mondes, des batailles, des mythologies personnelles. Dans un paysage saturé de références conscientes d'elles-mêmes, cette absence de distance devient presque radicale.
On peut évidemment rire devant certains effets, certaines ruptures de ton, certaines approximations flagrantes. La question est de savoir ce que ce rire recouvre. S'il sert uniquement à réaffirmer la supériorité du spectateur cultivé face à un objet déviant, il ne vaut rien. Si, en revanche, il ouvre vers une réflexion sur les frontières du cinéma acceptable, sur la violence symbolique des hiérarchies culturelles, alors Groo redevient un cas passionnant. Son oeuvre rappelle qu'il existe des films qui n'entrent pas dans les cadres habituels de l'évaluation, parce qu'ils viennent d'un autre rapport au monde, au désir et à la création.
Le cinéma outsider a toujours porté cette ambiguïté, entre fascination, gêne, admiration et malaise. Groo s'y inscrit pleinement, mais avec une dimension presque épique dans son obstination. Il continue, répète, invente, recommence. Cette endurance a quelque chose de profondément cinématographique. Elle dit que faire un film n'est pas seulement maîtriser des codes, c'est aussi insister, même lorsque rien dans l'environnement ne garantit la reconnaissance. À cet endroit, Groo devient plus qu'une curiosité. Il devient la figure d'un désir de mise en scène à l'état brut.
Stephen Groo n'est donc pas à sanctifier naïvement, ni à rabaisser en phénomène de foire. Il faut le prendre comme un révélateur. Ses films montrent à quel point notre idée du cinéma dépend de conventions de finition, de jeu, de lisibilité, de prestige technique. En s'en écartant massivement, ils mettent ces conventions à nu. Et parfois, dans cette nudité même, ils retrouvent quelque chose que des oeuvres plus accomplies ont perdu, l'entêtement primitif de fabriquer des images parce qu'on ne peut pas faire autrement.
