Stefan Themerson
Dans l'avant garde polonaise des années 1930, Stefan Themerson a compris très tôt qu'une image pouvait penser contre ses propres habitudes. C'est là qu'il faut le situer d'abord: non comme curiosité historique, mais comme inventeur de formes. Avec Franciszka Themerson, il a participé à un moment où le cinéma expérimental européen cherchait non seulement de nouvelles beautés, mais de nouvelles opérations mentales. Le montage, le graphisme, l'abstraction, la satire, tout pouvait servir à défaire les automatismes du regard. Stefan Themerson reste précieux parce qu'il n'a jamais séparé l'invention plastique de la pensée critique.
On parle souvent de l'avant garde comme d'un continent austère. Chez Themerson, il y a pourtant beaucoup d'humour, parfois même une légèreté féroce. Ses films savent que la forme la plus sérieuse n'est pas forcément la plus pesante. Ils utilisent le jeu, la collision, la simplification graphique, le détournement des conventions, pour produire des secousses de perception. Ce n'est pas un cinéma du confort esthétique. C'est un cinéma qui veut déplacer le spectateur, lui faire sentir qu'une image peut être autre chose qu'une fenêtre docile sur le monde.
Ce geste l'inscrit naturellement dans le cinéma expérimental, mais cette étiquette ne suffit pas. Themerson travaille aussi une logique du trouble qui intéresse profondément toute histoire du fantastique. Dès qu'une figure se met à glisser, qu'un objet change de statut, qu'un espace visuel cesse d'obéir à la perspective ordinaire, une part d'inquiétude surgit. Elle n'est pas forcément narrative, mais elle est réelle. Le monde devient moins stable, moins assuré de ses catégories. Chez lui, cette instabilité a une puissance intellectuelle très forte.
Le contexte polonais n'est pas à négliger, même si l'œuvre déborde largement toute lecture nationale étroite. Themerson vient d'un espace européen traversé de crises, de recompositions et d'inventions radicales. Son cinéma répond à cette situation non par le commentaire direct, mais par la transformation des outils mêmes de la représentation. Cela le rend d'autant plus actuel. À chaque époque où les images se standardisent, revenir à lui permet de mesurer ce qu'une vraie liberté formelle peut encore signifier.
Il faut aussi rappeler que Stefan Themerson n'est pas seulement un formaliste. Sa recherche engage une vision du langage, de l'éducation et de l'autorité. Derrière la fantaisie apparente, il y a une méfiance profonde envers les systèmes qui prétendent organiser le réel une fois pour toutes. Son art aime les écarts, les accidents, les renversements. Il refuse la passivité du regard. Voilà pourquoi il continue d'irradier bien au-delà des récits spécialisés de l'histoire des avant gardes.
Pour un spectateur contemporain, Themerson peut même apparaître comme un antidote. À l'heure où tant d'images sont fabriquées pour être immédiatement lisibles et immédiatement oubliées, ses films rappellent qu'une forme peut laisser une trace durable précisément parce qu'elle résiste à l'usage automatique. On ne les consomme pas. On s'y heurte, on y revient, on y découvre une logique de liberté extrêmement rigoureuse.
Pour CaSTV, Stefan Themerson importe à plusieurs titres. D'abord parce qu'il représente une généalogie essentielle du cinéma expérimental européen. Ensuite parce qu'il montre que l'étrangeté visuelle, la distorsion et l'humour peuvent produire une expérience authentiquement troublante sans passer par les codes du genre. Enfin parce qu'il nous rappelle qu'un film peut être à la fois ludique, radical et politiquement aigu. Peu de cinéastes historiques gardent une telle vivacité. Themerson, lui, continue de faire travailler le regard comme une matière inquiète.
