Sonja Prosenc
Avec History of Love, Sonja Prosenc a montré qu'un film pouvait traverser le deuil, le désir et la dissolution des repères avec une telle intensité sensorielle qu'il frôle le fantastique sans jamais avoir besoin de le signaler lourdement. C'est une qualité rare. Prosenc appartient à ces cinéastes pour qui l'image n'enregistre pas seulement des situations psychologiques, mais transforme l'état intérieur en organisation de l'espace, en mouvement de lumière, en matière de temps. Dès lors, ses films deviennent naturellement précieux pour quiconque s'intéresse aux zones de contact entre drame, vertige et horreur sourde.
Ce qui frappe chez elle, c'est la capacité à rendre le réel poreux. Les lieux existent, les corps existent, les affects sont solidement ancrés, et pourtant quelque chose glisse sans cesse. Une scène paraît contenir plus de mémoire qu'elle ne devrait. Un cadre semble retenir une présence invisible. Une relation se charge d'une opacité que le langage ne suffit plus à dissiper. Cette porosité n'est pas une coquetterie symbolique. Elle est le coeur de la mise en scène. Prosenc filme comme si le monde sensible était déjà traversé par des intensités secrètes, prêtes à refaire surface.
Dans les Années 2010 et les Années 2020, une partie importante du cinéma européen a tenté de reconnecter l'émotion intime avec des formes plus ambitieuses de stylisation. Beaucoup s'y sont perdus, en confondant élégance et vide. Prosenc, au contraire, parvient souvent à maintenir la tension entre beauté plastique et nécessité affective. Ses plans ne sont pas beaux pour eux-mêmes. Ils sont beaux parce qu'ils enregistrent une instabilité, une blessure, un déplacement interne du réel. C'est là que le cinéma d'horreur peut la reconnaître comme une proche parente, même lorsqu'elle n'en adopte pas les conventions visibles.
Il faut aussi insister sur son rapport au corps. Le corps chez Prosenc n'est ni pure transparence émotionnelle ni simple signe à interpréter. Il résiste, il se ferme, il appelle. Il est l'endroit où les tensions du récit deviennent immédiatement sensibles. Cette insistance donne à son cinéma une gravité particulière. Le trouble n'y est jamais purement intellectuel. Il s'éprouve dans la respiration, dans l'attente, dans la difficulté d'habiter un espace ou une relation. Ce lien entre sensation et mise en scène constitue une vraie force.
On pourrait dire que Prosenc travaille un fantastique de résonance. L'événement importe moins que l'écho qu'il laisse. Ce qui arrive à l'écran ne vaut pas seulement pour sa fonction narrative, mais pour l'onde qu'il propage dans tout le film. Une perte, un souvenir, un geste interrompu, une figure absente peuvent modifier durablement l'atmosphère générale. C'est une logique de hantise sans apparat, profondément moderne, qui rejoint ce que le meilleur cinéma contemporain sait produire lorsqu'il accepte de laisser les images penser par elles-mêmes.
Pour CaSTV, Sonja Prosenc représente donc une voie exigeante et féconde. Elle montre que le voisinage de l'horreur ne tient pas seulement à la présence du macabre ou du surnaturel, mais à une manière de construire le monde comme un champ d'incertitudes affectives et perceptives. Son cinéma ne cherche pas à rassurer, pas même par la clarté de sa beauté. Il invite à demeurer dans un état de fragilité active, où la perte transforme la vision et où le réel, loin de se stabiliser, révèle peu à peu sa part la plus opaque. C'est un art du trouble retenu, mais intensément habité.
