Sinai Sganzerla
Chez Sinai Sganzerla, l'héritage du cinéma brésilien moderne ne se présente jamais comme un monument à respecter pieusement. Il devient une matière vivante, instable, souvent traversée par la pulsion de collage, par l'ironie et par une relation très libre entre mémoire, fiction et fantasmagorie. Voilà pourquoi son nom importe dans une cartographie du fantastique. Elle ne traite pas l'étrange comme un registre clos. Elle le laisse infuser dans l'histoire des formes, dans la mémoire des images, dans les débris culturels que le cinéma peut encore réanimer.
Cette liberté a quelque chose de précieux. Beaucoup de films qui revendiquent une dimension expérimentale tombent dans la raideur illustrative, comme si la recherche formelle devait obligatoirement se payer d'une perte de circulation affective. Sganzerla évite ce piège. Son travail conserve un goût du mouvement, du frottement, de l'accident contrôlé. Le spectateur n'est pas tenu à distance par un protocole. Il est invité à traverser un terrain où les signes ne cessent de changer de valeur, où le grotesque peut côtoyer le spectral, où l'archive peut soudain prendre une intensité presque hallucinatoire.
On comprend alors que l'horreur, chez elle, ne relève pas forcément de la peur frontale. Elle passe par la persistance des images, par leur capacité à survivre en se déformant. C'est une idée profonde du fantastique: le passé ne revient pas proprement, il revient contaminé, monté autrement, chargé d'une énergie nouvelle. Dans les Années 2010 et les Années 2020, cette approche est devenue décisive pour nombre de cinéastes qui refusent l'académisme du patrimoine aussi bien que la platitude du présent perpétuel. Sganzerla s'y situe avec une vitalité singulière.
Son cinéma dialogue naturellement avec le cinéma expérimental et avec les formes périphériques du cinéma d'horreur, mais il serait trop simple de l'y enfermer. Ce qui compte davantage, c'est la manière dont elle traite la forme comme un espace de possession. Les images semblent parfois habitées par d'autres images. Les voix paraissent venir de plusieurs temps à la fois. Le montage, loin d'ordonner le monde, révèle que le monde était déjà monté de travers. Cette sensation de décalage continu produit une inquiétude très particulière, moins fondée sur le choc que sur la dérive.
Il y a aussi, dans cette oeuvre, une intelligence très fine du rapport entre culture et hantise. Le cinéma n'est pas un simple réservoir de références. C'est un champ de survivances, de fantômes esthétiques, de gestes qui refusent de mourir. Sganzerla regarde cela sans solennité. Elle sait que la mémoire cinéphile peut être joueuse, insolente, sensuelle, parfois agressive. Cette connaissance la protège du culte stérile et lui permet de faire de l'héritage un laboratoire plutôt qu'un sanctuaire.
Pour CaSTV, Sinai Sganzerla représente donc une voie essentielle: celle d'un fantastique qui ne sépare pas l'invention formelle de la mémoire des images. Ses films ne demandent pas qu'on les "comprenne" au sens scolaire. Ils demandent qu'on accepte d'entrer dans un régime où les textures, les restes, les fragments et les apparitions composent un savoir sensible sur ce que les images font aux corps et aux histoires. C'est un cinéma qui pense en montant, qui rêve en démontant, et qui rappelle avec une belle insolence que l'horreur ne naît pas seulement d'une créature ou d'un crime. Elle peut naître aussi d'une archive qui recommence à respirer, d'un plan ancien qui refuse de rester à sa place, d'une culture entière qui revient vous regarder avec un sourire plus ambigu qu'on ne l'avait d'abord cru.
