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Simon Ennis - director portrait

Simon Ennis

Avec Lunarcy, Simon Ennis ne filme pas l'excentricité comme un cabinet de curiosités aimable. Il filme une obsession partagée, une façon de construire du sens à partir d'un objet lointain, la Lune, jusqu'à ce que l'absurde révèle quelque chose de très sérieux sur le besoin humain de croyance, de communauté et de récit. C'est un point de départ singulier, et surtout très parlant pour comprendre l'ensemble de son travail: Ennis aime les marges non parce qu'elles seraient pittoresques, mais parce qu'elles mettent à nu les mécanismes centraux de la vie moderne.

Son cinéma s'inscrit dans une tradition documentaire qui se méfie du commentaire surplombant. Il préfère laisser les personnes, les situations et les contradictions produire leur propre musique intellectuelle. Cette méthode ne signifie pas neutralité. Au contraire, Simon Ennis compose très clairement son regard. Il sait où placer le contrepoint, quand faire affleurer l'ironie, à quel moment laisser le malaise remplacer l'amusement. Ce sens du dosage est ce qui distingue ses films de tant de documentaires contemporains prisonniers d'une bonne conscience explicative.

Chez lui, le réel n'est jamais une matière stable. Il est toujours traversé par des récits concurrents. Que l'on parle de passion individuelle, de culture populaire ou de systèmes de croyance, Ennis revient sans cesse à cette question: comment une collectivité décide-t-elle qu'une fiction devient respectable, qu'une autre devient ridicule, et qu'une troisième devient dangereuse? C'est là que son œuvre trouve un voisinage inattendu avec certains territoires du cinéma documentaire le plus stimulant. Non pas celui qui additionne les faits, mais celui qui ausculte la fabrication du vrai.

Ce goût pour les zones grises donne à ses films un relief particulier. Simon Ennis comprend que l'humour peut être une voie d'accès vers des tensions beaucoup plus profondes. Une scène peut d'abord sembler cocasse, puis se charger d'une mélancolie diffuse, puis bifurquer vers une interrogation politique ou existentielle. Cette mobilité du ton est l'une de ses signatures. Elle suppose une grande confiance dans le spectateur, à rebours des dispositifs qui soulignent tout. Ennis préfère que l'on sente les glissements plutôt qu'on les lui explique.

Il y a aussi, dans sa manière de cadrer les gens, une éthique de la proximité. Même lorsqu'il enregistre des comportements que d'autres cinéastes auraient traités comme des spectacles de bizarrerie, il évite la condescendance. Il regarde les êtres en train d'inventer une forme de vie à l'intérieur d'une société qui tolère mal l'écart, sauf lorsqu'elle peut le consommer comme divertissement. Cette lucidité sur les rapports entre singularité et marché culturel rattache son travail à une modernité très nette des années 2010.

On pourrait dire que Simon Ennis filme des gens qui vivent un peu de côté, mais ce serait encore trop vague. Il filme surtout la frontière entre le centre et la périphérie, cette ligne mouvante où s'invente la norme. Ses sujets révèlent souvent à quel point la vie collective dépend de mythologies discrètes, de passions minuscules élevées au rang de vocation, d'objets auxquels on confie une part de soi pour ne pas se dissoudre dans l'indifférence générale. Dans ce sens, son cinéma touche parfois à une forme d'étrangeté presque fantastique, sans quitter le terrain du réel.

Cette tension entre le quotidien et l'insolite explique pourquoi son travail résonne si bien dans un paysage comme celui de CaSTV. Même lorsqu'il ne pratique pas frontalement l'horreur, Ennis connaît la valeur dramatique d'une conviction poussée jusqu'au point où elle recompose le monde. Or l'horreur naît souvent de là: d'une communauté, d'une croyance, d'une passion qui n'acceptent plus la contradiction et finissent par transformer le réel à leur image. Simon Ennis filme ce moment avec une douceur apparente et une précision très ferme.

Ce qui demeure après ses films, c'est moins un sujet qu'une sensation de déplacement. Le monde paraît le même, mais ses hiérarchies d'évidence ont bougé. Les amateurs de lune, les collectionneurs de certitudes, les petits cultes de la vie ordinaire ne relèvent plus du folklore. Ils deviennent des miroirs légèrement déformants de nos propres besoins de narration. C'est peut-être là la plus belle qualité de Simon Ennis: faire de l'observation documentaire un art du décentrement, où l'étrange nous regarde depuis une distance assez proche pour devenir intime.

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