Shuchi Talati
Avec Girls Will Be Girls, Shuchi Talati aborde l'adolescence indienne par un angle que le cinéma traite encore trop timidement : le désir féminin comme expérience à la fois vive, embarrassée, surveillée et politiquement chargée. Le film ne se contente pas de raconter un éveil sentimental. Il observe comment une institution scolaire, un cadre familial et une culture de la retenue fabriquent autour de ce désir tout un réseau de contrôle, de projections et de honte. Talati n'a pas besoin de transformer cette matière en manifeste. Sa mise en scène suffit à montrer que l'intime est déjà social.
Ce qui impressionne chez elle, c'est la justesse du ton. Beaucoup de récits adolescents hésitent entre nostalgie et sociologie appuyée. Talati choisit une voie plus délicate, où le trouble, la curiosité, la rivalité et la maladresse coexistent sans être écrasés par une leçon générale. Cette finesse est particulièrement visible dans la relation entre la jeune héroïne et sa mère. Le film comprend que la féminité n'est pas seulement un destin imposé de l'extérieur. Elle se transmet, se corrige, se juge, se répète à travers des gestes, des regards et des peurs intergénérationnelles.
L'inscription dans India importe évidemment, mais Talati évite le piège de l'illustration culturelle. Elle ne transforme pas son cadre en dossier explicatif pour spectateurs étrangers. Le pensionnat, les règles, les attentes familiales et les codes de respect existent comme réalités concrètes avant d'être des signes d'altérité. Cette retenue rend le film plus fort. Il ne vend pas un contexte. Il habite une expérience.
Son cinéma travaille un espace où le coming-of-age rencontre le drame du regard. Qui observe qui, qui interprète quoi, qui a le droit de désirer sans perdre sa place : voilà les vraies questions du film. Talati filme admirablement cette circulation des perceptions. Un sourire, une proximité, une jalousie, et tout un ordre moral semble se réorganiser. L'adolescence y apparaît moins comme âge de l'innocence que comme école accélérée des contradictions sociales.
Dans les années 2020, de nombreux films sur la jeunesse féminine ont cherché à reconquérir la subjectivité contre les vieux cadres de pudeur ou de moralisation. Talati s'inscrit dans ce mouvement, mais avec une netteté particulière. Elle ne confond pas libération et simplification. Le désir qu'elle filme n'est ni pure promesse, ni pure menace. Il ouvre, bien sûr, mais il expose aussi. Cette ambivalence donne au film sa densité.
Il faut également noter sa direction d'actrices. Talati obtient des performances qui tiennent sur de très fines variations d'assurance, d'inconfort et d'auto invention. Les personnages ne servent pas une thèse. Ils tâtonnent, se blessent, se défendent, se réajustent. Cette qualité du jeu protège le film de toute rigidité programmatique. Le drama reste vivant parce qu'il demeure attaché à des corps qui ne savent pas encore tout à fait comment se présenter au monde.
Dans les circuits de festival internationaux, un tel film pourrait facilement être réduit à son importance thématique. Ce serait manquer son intelligence formelle. Talati sait construire des scènes où le non dit pèse davantage que le dialogue explicatif, où les cadres scolaires ou domestiques deviennent de véritables appareils de surveillance affective. Cette précision de mise en scène compte autant que le sujet lui-même.
Shuchi Talati apparaît ainsi comme une réalisatrice qui prend au sérieux la complexité du désir féminin sans le transformer en abstraction honorable. Girls Will Be Girls regarde ce que grandir veut dire lorsqu'on apprend simultanément à vouloir, à cacher et à être vue. C'est un terrain miné, et Talati le traverse avec une lucidité remarquable. Chez elle, l'adolescence ne se contente pas d'arriver. Elle négocie, elle encaisse, elle invente, et parfois elle déborde enfin le cadre qu'on lui avait préparé.
