https://cabaneasang.tv/fr/director/sara-jurincic/
Sara Jurincic - director portrait

Sara Jurincic

Le point de départ le plus juste pour comprendre Sara Jurinčić, c’est la Croatie elle même, non comme étiquette nationale, mais comme territoire saturé de couches mémorielles, de traces architecturales, de continuités blessées. Son cinéma donne l’impression de savoir que les lieux ne sont jamais innocents. Ils gardent les formes de pouvoir qui les ont organisés, les récits qui les ont justifiés, les silences qui les ont recouverts. Jurinčić filme cette persistance avec une précision qui doit autant à l’art contemporain qu’au cinéma d’essai.

Ce qui distingue son travail est d’abord sa relation à l’espace construit. Bâtiments, intérieurs, surfaces, archives visuelles ou sonores ne servent pas de toile de fond. Ils deviennent les véritables opérateurs de pensée du film. À travers eux, Jurinčić interroge la manière dont l’histoire sédimente dans le visible. Cette approche la rapproche du genre/documentary, mais d’un documentaire élargi, où l’enquête passe par la mise en forme, le montage, l’attention à la matière même de l’image.

La country/croatia qu’elle travaille n’est donc pas celle d’un récit national unifié. C’est un champ de survivances, d’emboîtements, de contradictions. Les héritages yougoslaves, les mutations du présent, les zones d’oubli ou de réécriture y composent un paysage mental autant que géographique. Jurinčić ne plaque pas un discours sur ces tensions. Elle les laisse émerger depuis les structures du film. Cette réserve lui donne une grande force. Le spectateur n’est pas conduit par la main. Il doit apprendre à lire les indices, les agencements, les résonances.

Dans les Années 2010, une partie importante du cinéma et de l’art d’Europe centrale et balkanique a réinvesti les questions de mémoire spatiale, de modernité inachevée et d’archive matérielle. Jurinčić s’inscrit dans cette constellation, mais sans se perdre dans l’installation conceptuelle filmée. Ce qui la sauve, c’est la tenue sensorielle de son travail. Elle sait que la pensée ne s’oppose pas à la sensation. Un mur, une texture sonore, un cadre fixe peuvent porter une charge historique immense à condition d’être filmés avec justesse.

Il y a chez elle une forme d’inquiétude froide qui peut parfois frôler le genre/experimental. Non pas une expérimentation gratuite, mais une manière de décaler le regard pour faire apparaître ce que l’habitude avait rendu invisible. Ses films invitent moins à comprendre immédiatement qu’à habiter une question. C’est une proposition exigeante, mais nécessaire, surtout face à des histoires nationales souvent simplifiées par le discours public.

On imagine bien son œuvre circuler dans des espaces comme Nom ou d’autres festivals attentifs aux formes de recherche, mais cette circulation n’épuise pas sa singularité. Sara Jurinčić n’est pas une cinéaste du prestige abstrait. Elle travaille sur des objets concrets, sur des lieux réellement traversés par l’histoire, sur la manière dont le visible continue de contenir des rapports de force.

Dans les Années 2020, cette position demeure d’une grande valeur. Elle rappelle qu’un film peut être politique sans surligner son importance, analytique sans devenir sec, formel sans perdre prise sur le monde. Jurinčić construit un cinéma des strates et des résistances du visible. C’est un cinéma qui demande du regard, mais qui rend beaucoup à qui accepte de le suivre.

Suggérer une modification