Sammo Hung Kam-Bo
Si l'on devait garder un seul titre pour expliquer la place de Sammo Hung sur CaSTV, ce serait Encounters of the Spooky Kind en 1980. Tout y est déjà: le kung-fu, la farce physique, les sorciers taoïstes, les cadavres réanimés, les faux fantômes qui deviennent vrais, et surtout cette intelligence du rythme qui comprend qu'un gag et une apparition peuvent partager exactement la même mécanique de suspense.
Bien sûr, Sammo Hung déborde largement ce seul film. Né à Hong Kong en 1952, formé très jeune à l'école d'opéra de Yu Zhanyuan, capitaine des Seven Little Fortunes, cascadeur, chorégraphe, acteur, réalisateur, producteur, il est l'un des grands architectes du cinéma populaire hongkongais. Son corps, sa vitesse, son sens de l'espace et son génie du timing ont changé la manière de filmer le combat. Mais chez lui, la comédie et l'action ne restent jamais enfermées dans leurs cases. Elles cherchent sans cesse des formes voisines, et c'est précisément ce mouvement qui le rend capital pour l'histoire de l'horreur asiatique.
Son premier grand geste de cinéaste, The Iron-Fisted Monk en 1977, affirme déjà une énergie brutale et burlesque. Puis viennent Warriors Two, Knockabout, The Prodigal Son, tout un versant du cinéma martial où la précision chorégraphique devient une signature. Pourtant, l'invention la plus décisive pour notre cartographie n'arrive pas dans un pur film de kung-fu. Elle surgit quand Hung comprend qu'il peut fusionner l'opéra physique, la superstition populaire, la mise en scène des combats et la peur rituelle dans un même élan. Encounters of the Spooky Kind n'est pas un simple croisement de genres. C'est un acte fondateur.
Le film est souvent décrit comme l'une des premières grandes synthèses entre Horreur, arts martiaux et comédie en Hong Kong. La formule est juste, mais encore trop sage. Ce que fait réellement Sammo Hung, c'est inventer une grammaire de contamination. Le combat n'interrompt pas l'épouvante, il la prolonge. Le gag ne dissipe pas la peur, il la retarde juste assez pour la rendre plus nerveuse. Le folklore chinois n'est pas traité comme un décor exotique mais comme une réserve active de gestes, de croyances, de talismans, de corps qui sautillent, de prêtres, de sorts et de revenants. Cette circulation très libre a ouvert toute une voie du cinéma de genre hongkongais.
Il suffit de regarder l'effet d'entraînement. L'imaginaire du jiangshi, le fameux vampire sauteur, gagne avec Sammo Hung une visibilité populaire nouvelle avant de proliférer dans les 1980s. Lorsqu'il produit ensuite Mr. Vampire en 1985, il contribue directement à consolider cette vague. On peut discuter du partage exact des mérites entre réalisateurs, acteurs, chorégraphes et producteurs dans cette période très collective. Ce qui ne se discute pas, c'est la centralité de Hung dans le passage d'un folklore cinématographique local à une mythologie de genre devenue internationale.
Cette centralité ne tient pas seulement aux idées. Elle tient à sa mise en scène. Sammo Hung comprend l'horreur comme affaire de circulation dans le cadre. Un corps se cache au plafond, un cercueil s'ouvre, une porte bloque la fuite, une main possédée se rebelle, un bond surnaturel casse la logique humaine du mouvement. Tout cela relève d'une géométrie très concrète. Sa science de la chorégraphie lui permet de rendre crédible l'impossible sans alourdir le film de grands effets mystiques. C'est du cinéma de surfaces, de matières, de rebonds, de percussion, mais aussi du cinéma de croyance populaire filmée avec un sens extraordinaire du jeu.
Il faut également rappeler que Hung n'a jamais cessé d'être un cinéaste de production au sens fort. Avec Bo Ho puis d'autres structures, il ne s'est pas contenté de jouer ou de réaliser. Il a aidé à fabriquer un environnement de films. Cette dimension industrielle compte énormément dans Hong Kong, où les genres se construisent souvent par troupe, circulation de talents, opportunités de tournage, recyclage créatif et vitesse de réponse au public. Sammo Hung appartient à cette tradition d'artisans-rois capables de porter un film sur leurs épaules tout en faisant travailler une constellation entière autour d'eux.
Les 1980s représentent naturellement son âge d'or pour l'horreur. C'est la décennie où sa liberté d'invention rencontre un marché prêt à accueillir les hybridations les plus délirantes. Mais sa place dépasse ce moment. Quand on regarde ses films aujourd'hui, ce qui frappe n'est pas seulement leur importance historique. C'est leur fraîcheur de construction. Beaucoup de croisements contemporains entre comédie et peur paraissent conceptuels. Chez Hung, ils restent organiques, parce qu'ils naissent d'un même rapport physique au monde. Une chute, un sortilège, un coup de pied, un saut de vampire, une grimace et une panique collective relèvent du même continuum scénique.
Pour CaSTV, Sammo Hung est donc bien plus qu'une légende du cinéma d'action. Il est l'un des grands passeurs de Ghost vers le cinéma populaire de masse, l'un des artisans majeurs de l'Horreur hongkongaise moderne et un exemple parfait de ce que les 1980s ont produit de plus vif quand les frontières de genre devenaient poreuses. On peut entrer chez lui par The Prodigal Son si l'on vient du kung-fu pur, mais il faut revenir à Encounters of the Spooky Kind pour comprendre ce qu'il a réellement déplacé. À cet endroit précis, Sammo Hung cesse d'être seulement un maître de l'action. Il devient un inventeur de formes, celui qui a donné aux fantômes le sens du tempo.
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