Sally El Hosaini
Il faut commencer Sally El Hosaini par My Brother the Devil, film de l'East London tendu comme une fracture ouverte, où la question de l'identité n'est jamais séparée des rues, des regards et des codes masculins qui l'organisent. El Hosaini n'aborde pas ses personnages comme des cas exemplaires, encore moins comme des porte-parole. Elle les filme dans la collision de plusieurs appartenances, plusieurs désirs, plusieurs loyautés contradictoires. C'est ce qui donne à son cinéma sa nervosité singulière. Rien n'y est stable, ni la famille, ni le quartier, ni la virilité, ni même l'idée de réussite.
Cette intensité vient d'une connaissance concrète du milieu britannique urbain, mais aussi d'un refus très net des simplifications sociologiques. El Hosaini n'est pas une cinéaste de dossier. Elle sait que les corps, les affects et les imaginaires débordent toujours les catégories où l'on voudrait les ranger. Dans The Swimmers, cette conviction se déplace vers une échelle plus ample, traversée par l'exil, la circulation et la survie. Pourtant la question reste la même : comment rester sujet quand les récits disponibles sur vous sont déjà écrits par d'autres ?
Son cinéma tire une grande force de cette lutte contre les récits assignés. Cela ne passe pas par un didactisme appuyé. Cela passe par la scène, par le tempo, par la manière de faire sentir qu'un personnage évalue en permanence le danger social de ses gestes. Un regard un peu trop long, une proximité mal lue, un mensonge banal, une hésitation devant une frontière ou devant une bande, tout cela peut faire basculer la situation. El Hosaini a une véritable intelligence du suspense social, cette zone où le drama touche presque au thriller parce que l'existence elle-même est conditionnée par une mauvaise lecture possible.
Il faut aussi saluer sa manière de filmer les liens. La fraternité, l'amitié, les attachements provisoires, les solidarités de circonstance ne sont jamais chez elle des refuges simples. Ce sont des forces ambivalentes, capables de protéger comme d'étouffer. Cette ambiguïté donne aux relations une densité morale peu commune. Même les figures les plus dures ne sont pas réduites à une fonction. El Hosaini les inscrit dans un tissu d'obligations et de blessures où chacun défend une place menacée.
Dans le paysage des années 2010 et des années 2020, sa voix compte parce qu'elle échappe à deux pièges répandus. D'un côté, le cinéma de prestige qui convertit les trajectoires minorisées en parcours d'édification. De l'autre, le réalisme de façade qui pense avoir tout dit parce qu'il a bien reproduit un décor. El Hosaini fait autre chose. Elle travaille l'énergie, la contradiction, le désir de fuite, la peur d'être vu, la possibilité fragile d'une auto-invention. Ses films avancent vite, mais ils laissent derrière eux des questions tenaces.
La place du corps y est d'ailleurs déterminante. Courir, nager, se battre, se tenir, cacher une émotion, toutes ces actions prennent chez elle une valeur politique sans perdre leur matérialité immédiate. Le corps n'est pas là pour illustrer un thème. Il est le premier lieu du conflit. Cette précision physique distingue son cinéma d'un grand nombre de récits contemporains trop absorbés par leur propre discours. El Hosaini garde toujours le contact avec le mouvement, avec le souffle, avec la vulnérabilité concrète.
Sally El Hosaini est ainsi l'une des cinéastes les plus intéressantes de son espace britannique et diasporique. Elle filme les existences sous pression sans jamais leur retirer leur puissance de fiction. Chez elle, les personnages ne demandent pas d'être validés. Ils se battent pour respirer dans des mondes qui les préfèreraient plus simples. Et c'est de cette complication, nerveuse, charnelle, parfois dangereuse, que naît toute la force de son cinéma.
