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S. S. Rajamouli - director portrait

S. S. Rajamouli

Avec Baahubali: The Beginning, S. S. Rajamouli n'a pas simplement agrandi l'échelle du spectacle en Inde : il a réaffirmé que le cinéma populaire pouvait encore penser en termes de légende. Tout, chez lui, procède de cette conviction. Les montagnes, les royaumes, les foules, les généalogies blessées, les exploits physiquement impossibles, les serments plus grands que les individus, tout concourt à réinstaller le récit dans une dimension héroïque que le blockbuster contemporain traite souvent avec cynisme ou avec distance ironique. Rajamouli, lui, croit au premier degré. C'est sa force. Il filme comme si la grandeur narrative n'avait jamais cessé d'être un besoin collectif.

Cette croyance n'exclut pas l'ingéniosité formelle, bien au contraire. Le cinéma de Rajamouli repose sur une compréhension presque mathématique de la montée en puissance. Il sait quand différer une révélation, quand suspendre une bataille, quand transformer un motif simple en emblème. Sa mise en scène n'a rien d'aléatoire. Sous l'exubérance visible, il y a un sens du placement, du découpage et de la préparation dramatique qui explique pourquoi ses sommets spectaculaires paraissent gagnés, et non simplement imposés. Même dans l'excès, il reste architecte.

On le voit déjà dans des films antérieurs comme Magadheera, où la réincarnation, la romance et l'action trouvent un point de fusion extraordinairement assumé. Rajamouli comprend que le populaire n'est pas une question de simplification, mais de concentration. Il ne réduit pas les affects, il les condense pour qu'ils deviennent immédiatement partageables. La vengeance, la fidélité, la honte, le courage, la dette envers les morts : ses récits travaillent des affects élémentaires, mais ils les portent à un degré d'incandescence rare. C'est ce qui rend son cinéma si transmissible à travers les langues et les régions.

Il faut aussi souligner que Rajamouli ne pense pas le spectaculaire comme un vernis posé sur le récit. Chez lui, le spectacle est le récit lorsqu'il atteint sa vérité de forme. Une bataille exprime une relation filiale. Une entrée héroïque reformule une hiérarchie morale. Une chanson, loin d'être un simple interlude, peut redistribuer toute la dynamique émotionnelle d'un film. Cette unité entre narration et attraction le distingue de nombreux faiseurs de blockbusters, en Asie comme ailleurs, qui traitent leurs morceaux de bravoure comme des obligations de marché.

Le phénomène RRR l'a rendu évident à une échelle mondiale. Ce succès n'est pas seulement celui d'un film survolté ou d'un emballement critique tardif. Il vient de ce que Rajamouli sait organiser l'excès avec une franchise que beaucoup de cinémas industriels ont perdue. Là où le blockbuster mondialisé s'abrite souvent derrière le sarcasme ou le réalisme gris, lui ose encore l'image pleine, la symbolique frontale, le corps héroïque exposé comme une promesse. Cela le rapproche paradoxalement d'une tradition très ancienne du cinéma, où le cadre n'avait pas honte de proclamer.

Cette dimension a fait de lui une figure décisive des années 2020 autant que des années 2010. Rajamouli prouve qu'une industrie régionale peut produire des œuvres à rayonnement mondial sans se dissoudre dans l'uniformité du blockbuster transnational. Il travaille depuis le cinéma télougou, mais il ne s'y enferme pas. Son art de l'hybridation, entre mythe, mélodrame, action et aventure, donne à ses films une ampleur qui déborde d'emblée les frontières.

Ce n'est pas un cinéaste du réalisme, ni de la nuance psychologique au sens naturaliste. Ce n'est pas ce qu'on vient chercher chez lui, et ce n'est pas ce qu'il promet. Sa zone est celle du conte musculaire, de l'emblème, de la sensation physique du destin. On peut juger cela déraisonnable, emphatique, démodé même. Ce serait passer à côté de l'essentiel. Rajamouli rappelle qu'un grand cinéma populaire n'a pas besoin de s'excuser d'être grand, ni populaire.

S. S. Rajamouli compte parce qu'il a redonné au mot "épique" sa teneur concrète. Non comme catégorie publicitaire, mais comme manière de relier les foules, les familles, les héros et les nations dans un même flux d'images. Peu de cinéastes contemporains assument avec une telle netteté l'idée que le cinéma peut encore être une cérémonie de masse, un chant de guerre, un roman d'aventure et un appareil à fabriquer de la croyance.