https://cabaneasang.tv/fr/director/ruben-ostlund/
Ruben Östlund - director portrait

Ruben Östlund

Il faut partir de Force Majeure : une avalanche, une fuite réflexe, un père qui abandonne les siens une seconde trop tôt, et tout le mythe contemporain de la virilité civilisée s’effondre. Avec une scène pareille, Ruben Östlund annonce immédiatement son programme. Son cinéma n’est pas là pour confirmer le confort moral du spectateur. Il organise des situations où les individus bien élevés découvrent leur propre petitesse, leur réflexe d’autoconservation, leur adhésion nerveuse à des hiérarchies qu’ils prétendent dépasser. Östlund est un grand entomologiste de la gêne sociale.

Le terme convient parce qu’il filme souvent les comportements humains comme s’ils étaient déjà des rituels observables, presque zoologiques. Les foules, les familles, les vacanciers, les classes aisées, les milieux de l’art, tous deviennent chez lui des laboratoires de posture. Le cadre, souvent rigoureux et légèrement distant, refuse au spectateur l’identification immédiate qui permettrait de se croire innocent. On regarde des gens pris dans des systèmes de représentation de soi, et l’on comprend rapidement que nous leur ressemblons davantage qu’il n’est confortable de l’admettre.

Le contexte suédois est important, non parce qu’Östlund ferait du national un folklore, mais parce qu’il part d’un modèle social précis : celui d’une modernité riche, policée, égalitaire en principe, profondément réglée par les codes de la bonne conduite. Son cinéma révèle les points de rupture de cette surface. Il montre comment les affects les moins avouables, la peur, la domination, le besoin de paraître juste, travaillent même les sociétés qui se pensent post-brutales. D’où cette tonalité unique de ses films, à la fois glacée, drôle et férocement embarrassante.

Dans The Square, le monde de l’art contemporain sert de théâtre idéal à cette entreprise. Non parce qu’Östlund voudrait simplement ridiculiser les artistes ou les institutions, mais parce qu’il y voit une version condensée de la moralité performative moderne. On y affiche des valeurs, on y met en scène l’ouverture, on y célèbre la réflexion critique, tout en reproduisant sans cesse des logiques de prestige, de panique médiatique et de lâcheté. Le film n’assène pas une thèse. Il construit une série de scènes où l’humanisme déclaré se dérègle au contact du réel.

Son rapport au drame et à la comédie est inséparable. Le rire chez Östlund n’est jamais un simple relâchement. C’est un test moral. On rit parce qu’une scène va trop loin, parce qu’un personnage s’enfonce dans le déni, parce qu’une situation expose un rapport de pouvoir nu. Puis l’on se demande ce que ce rire engage. Cette capacité à rendre le spectateur complice de ce qu’il observe fait la vraie cruauté de son cinéma.

Il faut aussi noter son intelligence des espaces publics ou semi-publics : restaurant, station de ski, musée, yacht de luxe. Ce sont des lieux où les règles de conduite se voient particulièrement bien parce qu’elles peuvent, à tout instant, s’effondrer. Östlund adore ce moment où la civilité devient une chorégraphie absurde, où la maîtrise de soi se révèle n’être qu’un arrangement provisoire. Dans les années 2010 et années 2020, peu de cinéastes européens ont mieux filmé cette fragilité du vernis social.

Son cinéma peut agacer par son goût de l’expérience presque sadique. C’est une objection légitime. Mais cette dimension fait aussi sa force. Östlund refuse la flatterie morale. Il ne donne pas au spectateur la bonne position à adopter. Il le place dans l’inconfort, là où les catégories du juste et de l’injuste restent prises dans des mécanismes de classe, de genre, de domination symbolique et de panique animale.

Ruben Östlund occupe ainsi une place singulière dans le cinéma suédois et européen. Il filme les sociétés prospères comme des scènes de révélation négative. Plus elles se croient avancées, plus leurs réflexes de puissance, de lâcheté ou de hiérarchie deviennent intéressants à observer. Ses meilleurs films ne dénoncent pas abstraitement l’hypocrisie. Ils la mettent en situation, jusque dans le détail des corps et du temps mort. C’est là que leur précision devient mémorable, et souvent dévastatrice.

Suggérer une modification