Rosto
Avec The Monster of Nix, Rosto ne signe pas simplement un film d'animation étrange : il transforme la mélancolie gothique en matière plastique, en faisant d'un conte chanté un espace mental où chaque surface semble suinter d'une mémoire blessée. Chez lui, l'image n'illustre jamais une histoire au sens classique. Elle pousse, se tord, se dédouble, comme si le dessin, la marionnette, la prise de vues réelles et la texture numérique avaient décidé de partager le même cauchemar. C'est ce mélange, très rare, qui fait de Rosto une figure singulière du fantastique contemporain, à l'écart des écoles et des industries, mais au centre d'une certaine idée de l'animation comme art de l'inquiétude.
Néerlandais d'origine, même si son travail circule plus volontiers par les marges internationales que par l'étiquette nationale, Rosto appartient à cette famille d'artistes pour qui le cinéma est moins un médium stable qu'un atelier de métamorphoses. Le mot important, ici, n'est pas seulement "hybride". Beaucoup d'oeuvres contemporaines combinent des techniques. Rosto, lui, fait de l'hybridation une dramaturgie. Une silhouette peut commencer dans le dessin, se prolonger dans un volume presque organique, puis finir en apparition numérique sans que le passage ne soit présenté comme un effet. Cette fluidité donne à ses films une instabilité très physique. On ne regarde pas un univers cohérent. On entre dans un monde qui ne cesse de s'inventer sous nos yeux, et cette invention porte toujours une menace.
Ses courts métrages, notamment Jona/Tomberry, Lonely Bones ou Splintertime, l'ont rapidement installé comme un créateur de formes plutôt que comme un simple conteur. Ce n'est pas une façon polie de dire qu'il néglige le récit. Au contraire, le récit chez lui passe par la matière, par les raccords improbables, par la manière dont un visage semble s'effacer avant même d'avoir été pleinement vu. Les personnages de Rosto ont souvent l'air d'arriver depuis une zone antérieure au langage. Ils chantent, murmurent, s'agitent dans des décors qui tiennent autant du théâtre expressionniste que du rêve industriel. On pense parfois aux traditions du fantastique européen, parfois à l'ombre du clip, parfois au surréalisme tardif, mais aucune de ces filiations ne suffit.
Ce qui impressionne, c'est la cohérence affective de cette étrangeté. Beaucoup d'artistes visuels savent produire du bizarre. Rosto produit du chagrin bizarre. Ses films sont hantés par une tristesse sans psychologie simplifiée, une tristesse d'objets, de couloirs, de machines, de voix lointaines. Il filme comme si l'enfance n'était pas un refuge mais un territoire déjà contaminé par la perte. Dans The Monster of Nix, cette logique atteint une forme ample : le merveilleux y est réellement beau, mais il n'est jamais innocent. La chanson, la fable, l'aventure, tout cela existe, sauf que tout y paraît traversé par l'idée que le monde visible a déjà subi un arrachement.
Rosto est aussi un cinéaste du son. Cela compte énormément, parce que son univers pourrait facilement être réduit à une suite de visions "dark" pour amateurs d'images insolites. Ce serait manquer la manière dont la musique, la voix et la scansion verbale commandent les mouvements de ses films. Le montage ne cherche pas une limpidité narrative, il cherche une pulsation. D'où cette impression que chaque oeuvre avance comme une procession abîmée, avec ses retours, ses suspensions, ses grondements. On est plus près de l'opéra spectral que du cartoon. Plus près d'un poème mécanique que d'un récit calibré pour le marché.
Dans le paysage des années 2000 et des années 2010, où l'animation adulte a souvent été soit absorbée par le prestige festivalier, soit recyclée en ironie branchée, Rosto a tenu une ligne plus solitaire. Cette solitude n'a rien d'une pose romantique. Elle vient d'une pratique exigeante qui refuse de choisir entre artisanat et expérimentation numérique. Ses films ne veulent pas prouver que la technique est virtuose. Ils veulent produire une présence instable, quelque chose qui tremble entre le corps et le fantôme. Cette ambition explique pourquoi son oeuvre demeure si difficile à résumer en mots simples et si facile à reconnaître en quelques secondes.
Il faut aussi souligner combien Rosto échappe aux catégories rassurantes du cinéma dit "de genre". Oui, son imaginaire frôle souvent l'horreur, le conte noir, la parade macabre. Mais il n'organise pas ces éléments pour livrer des effets attendus. Il s'en sert pour construire un théâtre intérieur où la monstruosité est moins un événement qu'un climat. Chez lui, le monstre n'entre pas dans le cadre : il est déjà dans la texture du cadre, dans le modelé des ombres, dans la manière même dont une figure humaine se désaccorde avec elle-même. C'est pourquoi son cinéma parle si bien à quiconque aime les formes périphériques du trouble, celles qui travaillent l'image avant même de raconter la peur.
Voir Rosto aujourd'hui, c'est donc rencontrer un artiste qui a pris au sérieux l'idée que l'animation pouvait porter un imaginaire adulte sans singer le réalisme ni s'abriter derrière le second degré. Son oeuvre garde quelque chose de rituel, de fragile, presque d'ésotérique. Elle demande moins une consommation qu'une disponibilité. Il faut accepter d'y entrer sans vouloir aussitôt classer, décoder, domestiquer. Alors apparaît ce qui fait sa vraie force : un cinéma où l'artifice ne masque pas l'émotion, mais lui donne au contraire sa forme la plus déchirante.
