Ron Harpelle
Chez Ron Harpelle, il faut partir du faux documentaire et du goût du détour. Même lorsqu'il touche à des zones proches du bizarre, du culte ou de la contre-histoire, son cinéma ne s'installe jamais dans l'autorité glacée du reportage. Il préfère les récits décentrés, les communautés observées depuis leurs rituels, leurs mythologies bricolées, leurs gestes de survie symbolique. Cela change tout. Au lieu d'expliquer le monde, Harpelle le laisse se raconter à travers ses marges, avec ce mélange de précision et d'incrédulité douce qui fait les meilleurs documentaires décalés.
Ce qui peut intéresser un regard tourné vers le cinéma de genre chez lui, c'est justement cette manière de flirter avec l'étrange sans le surligner. Harpelle comprend qu'une communauté, un territoire ou une pratique collective peuvent produire un sentiment d'altérité plus durable que bien des effets de peur classiques. Il filme des mondes qui ont leurs codes propres, leurs croyances locales, leurs manières très singulières de mettre en scène l'identité. Le spectateur n'est pas simplement informé. Il est déplacé.
Cette qualité de déplacement repose sur un ton difficile à tenir: ni moqueur, ni naïf, ni purement sociologique. Harpelle regarde les gens avec assez de curiosité pour ne pas les réduire à des symptômes, mais aussi avec assez de sens de la forme pour comprendre qu'un documentaire est toujours une construction. Son cinéma ne cache pas sa propre médiation. Au contraire, il en fait parfois un moteur comique ou critique. Cela donne à son travail une légèreté très calculée, qui permet de faire affleurer les questions de croyance, d'appartenance et de représentation sans lourdeur démonstrative.
Dans le contexte du cinéma canadien, et plus particulièrement dans une culture de production où l'observation documentaire peut vite se figer en sérieux institutionnel, cette souplesse fait sa singularité. Harpelle apporte quelque chose de plus mobile, de plus joueur, parfois presque carnavalesque. Il s'intéresse aux performances sociales, aux récits qu'un groupe fabrique pour tenir ensemble, aux images qu'il projette de lui-même. En cela, il rejoint indirectement certaines préoccupations du fantastique: qu'est-ce qu'une communauté cache, qu'est-ce qu'elle rejoue, quels rites la structurent?
Les Années 2000 et les Années 2010 ont vu se multiplier les formes hybrides entre documentaire, satire et inquiétante étrangeté. Harpelle y occupe une place discrète mais stimulante. Il montre que le réel n'a pas besoin d'être forcé pour devenir étrange. Il suffit parfois de regarder assez longtemps une cérémonie, une obsession collective, une mise en scène de soi, pour sentir apparaître une vérité plus trouble. Le bizarre n'est pas ailleurs. Il travaille déjà les formes ordinaires de la vie commune.
Il faut aussi souligner son rapport au montage. Chez Harpelle, l'organisation des témoignages, des situations et des motifs ne vise pas seulement la clarté informative. Elle crée des effets de retour, de décalage et d'écho qui rapprochent parfois le documentaire de la fiction spéculative. Une anecdote devient légende locale. Une démonstration devient rite. Une posture identitaire se met à ressembler à un masque. Ce glissement, tenu sans ostentation, est l'une des vraies richesses de son travail.
Ron Harpelle ne fait pas de l'horreur au sens strict, mais il filme admirablement bien les seuils où le collectif devient un peu spectral, où les récits communautaires se chargent d'un excès d'étrangeté, où la représentation de soi prend des allures de cérémonie. C'est assez pour qu'il intéresse toute base de données attentive aux formes du trouble. Son cinéma rappelle que l'inquiétant ne naît pas seulement du monstre ou du fantôme. Il naît aussi d'un groupe humain qui se raconte avec assez d'intensité pour finir par paraître irréel. Dans cette zone, Harpelle travaille avec finesse et sans folklore appuyé.
