Roman Kroitor
Avec Universe, court métrage cosmique produit au Canada à la fin des années 1950, Roman Kroitor participe à une expérience décisive: faire du documentaire scientifique un théâtre du vertige. Le film ne se contente pas d'expliquer les étoiles. Il les met à distance de l'humain avec une puissance de narration et de son qui transforme la connaissance en expérience presque métaphysique. C'est cette bascule qui rend Kroitor fascinant. Il appartient à une tradition où la pédagogie cesse d'être simplement informative pour devenir un art de l'échelle, de l'abstraction, de la démesure.
Kroitor est souvent évoqué à travers son rôle central dans l'histoire de l'Office national du film du Canada et dans le développement des dispositifs immersifs liés au grand écran. C'est juste, mais encore insuffisant. Il faut voir chez lui un metteur en scène de la perception. Ses films posent une question très simple et très profonde: comment filmer ce qui dépasse immédiatement le corps humain, que ce soit l'espace, la ville, la foule, la circulation historique? Plutôt que de réduire ces phénomènes à des schémas, Kroitor invente des formes qui obligent le spectateur à sentir physiquement leur ampleur.
Cette ambition explique la parenté secrète de son travail avec certaines zones du fantastique et de la science-fiction. Non qu'il fabrique des récits de genre au sens classique, mais il partage avec eux une fascination pour les régimes de vision déplacés. Dans Universe, l'inconnu n'est pas une créature. C'est une proportion. Un vide. Une durée. Le film produit un trouble rare parce qu'il confronte le regard à ce qu'il ne peut pas contenir. On pourrait dire que Kroitor fait partie de ces cinéastes documentaires qui savent que l'émerveillement et l'effroi sont souvent deux noms pour une même secousse perceptive.
Son goût de l'innovation technique ne doit donc jamais être isolé de sa pensée du spectateur. L'invention n'a d'intérêt, chez lui, que si elle modifie la manière d'habiter l'image. Cette ligne conduit logiquement vers les recherches immersives qui feront sa réputation, mais elle est déjà là dans les oeuvres antérieures. Kroitor comprend très tôt qu'un cadre n'est pas seulement une fenêtre. C'est une organisation du corps et de l'attention. Quand le cinéma élargit son champ, il élargit aussi le type d'expérience mentale qu'il rend possible.
Ce point est crucial pour CaSTV. Une plateforme consacrée à l'horreur, au bizarre et aux franges du cinéma a tout intérêt à ne pas se limiter aux récits explicitement monstrueux. Kroitor rappelle qu'il existe une autre généalogie de l'inquiétude, née du documentaire, des films institutionnels et de la modernité technologique. Voir ses travaux, c'est comprendre qu'une voix off, une coupe d'architecture, une carte du ciel ou une image multipliée peuvent produire un sentiment d'étrangeté durable. Le cinéma du savoir n'est jamais aussi passionnant que lorsqu'il découvre sa propre puissance hallucinatoire.
Il y a chez Kroitor une foi moderniste dans les capacités du médium, mais cette foi n'a rien d'ingénu. Elle ne célèbre pas la technique pour elle-même. Elle cherche la forme qui conviendra à un monde devenu trop vaste, trop complexe, trop mobile pour les anciennes habitudes visuelles. De là vient l'énergie de son oeuvre. Même les films les plus didactiques semblent poussés par une question qui reste ouverte: qu'arrive-t-il au sujet humain quand l'image lui montre des dimensions qui excèdent son expérience ordinaire?
Roman Kroitor demeure ainsi une figure essentielle de la culture visuelle nord-américaine. Il relie l'essai, le documentaire, l'innovation de format et une pensée presque philosophique du regard. Ce n'est pas un cinéaste de l'horreur au sens strict, mais il touche à quelque chose de voisin: le moment où le monde, soudain agrandi, cesse d'être familièrement humain. Dans ce léger déséquilibre entre savoir et vertige, entre pédagogie et sidération, se trouve toute la singularité de son cinéma.
