Roko Belic
Partir de Genghis Blues pour parler de Roko Belic, c'est rappeler qu'il existe un cinéma documentaire qui cherche moins à classer le monde qu'à s'émerveiller de ses détours les plus improbables. Belic n'appartient pas à la tradition du reportage démonstratif ni à celle du dispositif autoritaire. Il avance avec curiosité, avec goût des rencontres, avec une confiance rare dans le fait que les vies humaines deviennent immédiatement narratives dès qu'on les regarde sans condescendance. Cela pourrait sembler loin de l'horreur. Ce ne l'est pas tant que ça, si l'on s'intéresse à la manière dont un regard fabrique ou défait l'étrangeté.
Chez lui, l'ailleurs n'est jamais traité comme une marchandise spectaculaire. C'est peut-être ce qui le distingue le plus dans une époque saturée de documentaires de voyage qui réduisent le monde à un alignement d'expériences. Roko Belic cherche autre chose : la surprise d'une forme de vie, l'opacité heureuse d'une culture, la possibilité de filmer l'extraordinaire sans l'aplatir. Cette disposition le relie à une histoire du documentaire américain attentive à la singularité concrète des êtres, mais assez libre pour aller vers la fable. Le détour par États-Unis sert ici de point de départ, non de centre absolu.
Pour CaSTV, l'intérêt de Belic tient précisément à cette façon d'approcher l'inconnu sans le neutraliser. Le cinéma de genre sait depuis toujours qu'une rencontre avec l'altérité peut basculer vers l'angoisse ou l'enchantement. Belic travaille du côté de l'enchantement, mais en conservant quelque chose d'inquiétant au sens noble : le sentiment que le monde reste plus vaste que nos catégories. Dans les Années 1990 puis les Années 2000, alors que le documentaire international devenait de plus en plus visible dans les Festivals, son travail a maintenu cette qualité de disponibilité.
Il faut insister sur son rapport au récit. Beaucoup de ses films donnent l'impression d'être gouvernés par une question très simple, presque enfantine, mais qu'il prend au sérieux jusqu'au bout. Cette simplicité n'a rien de naïf. Elle lui permet au contraire de déplier des situations complexes sans les enfermer dans la lourdeur argumentative. Belic sait que la circulation d'une émotion, d'un désir ou d'une obsession peut organiser un film plus sûrement qu'une thèse. D'où la chaleur particulière de ses œuvres : elles pensent, mais elles pensent en avançant avec les gens.
Cela vaut aussi pour son rapport à la mise en scène documentaire. Il ne prétend pas être invisible. Aucun documentariste sérieux ne l'est. En revanche, il cherche une forme de justesse relationnelle. La caméra n'écrase pas. Elle accompagne, attend, relance, s'étonne. Ce choix éthique a des effets esthétiques très nets. Les films respirent. Ils laissent au spectateur le temps d'entrer dans une logique étrangère à la sienne. À l'heure où tant de documentaires surexpliquent leur sujet, cette confiance dans l'intelligence sensible du regard reste précieuse.
On pourrait dire que Roko Belic filme des passages. Passage entre cultures, entre solitude et reconnaissance, entre obsession privée et aventure partagée. C'est peut-être ce qui donne à sa filmographie sa cohérence la plus profonde. Même quand les sujets changent fortement, une même conviction circule : la singularité n'est pas un obstacle à l'identification, elle en est la condition. Plus un être paraît étrange au départ, plus il peut révéler quelque chose d'universel si le film lui laisse sa texture propre.
Belic occupe donc une place un peu latérale, mais très utile, dans un catalogue centré sur les zones troubles du cinéma. Il rappelle que l'étrange n'est pas toujours menaçant, que l'inconnu peut produire une joie active, et qu'un film peut explorer les limites du familier sans passer par la peur explicite. C'est une leçon de regard autant qu'une leçon de mise en scène. Et ces leçons, les cinémas de genre auraient tort de les négliger.
