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Rohan Kanawade - director portrait

Rohan Kanawade

Chez Rohan Kanawade, le point d'ancrage le plus fort tient à l'Inde rurale et périurbaine envisagée non comme décor identitaire figé, mais comme espace d'attente, de contrôle social et de désir mal logé. C'est une entrée particulièrement féconde pour le catalogue CaSTV, parce qu'elle montre comment un cinéma apparemment éloigné de l'horreur peut toucher à ses zones les plus profondes : le secret, la honte, la communauté qui surveille, le corps qui doit se tenir selon des règles qu'il n'a pas choisies. Kanawade travaille cette pression avec une délicatesse qui confine parfois au Fantastique latent.

Son cinéma semble partir de situations intimes très précises, mais il les ouvre constamment sur un rapport plus large au milieu. Famille, village, voisinage, trajectoires de classe, masculinités assignées, mémoire des absents : tout cela pèse sur les personnages comme une atmosphère active. L'inquiétude ne vient pas d'un événement spectaculaire. Elle vient du fait que chaque geste personnel est déjà observé, interprété, canalisé. Dans cette perspective, la scène sociale produit sa propre forme d'effroi. Le Thriller devient presque une question d'air ambiant.

Cette sensibilité au collectif rapproche Kanawade de certaines formes du folk horror, même en l'absence de surnaturel explicite. Non pas parce qu'il filmerait des rites païens ou des mythologies archaïques, mais parce qu'il comprend que la coutume, l'espace partagé et la pression du regard commun peuvent suffire à rendre un monde étouffant. Le territoire connaît ses règles avant vous. Les proches savent déjà ce qu'il est permis de désirer. À cet endroit, le malaise devient structurel.

Il faut aussi insister sur sa manière de filmer le temps. Kanawade semble laisser les scènes durer assez pour que le sentiment se dépose. Ce n'est pas une lenteur décorative de festival. C'est une méthode d'attention. Les silences, les interruptions, les déplacements modestes dans l'espace révèlent une grande quantité d'information affective. Le spectateur comprend peu à peu où se logent les contraintes. Cette montée à bas bruit a une vraie puissance. Elle rappelle que le cinéma de l'intime peut produire une tension plus durable que bien des démonstrations bruyantes.

Dans les Années 2020, ce geste compte particulièrement. Une partie du cinéma mondial traite la question des identités minorées avec des schémas pédagogiques ou des oppositions trop nettes. Kanawade paraît choisir une voie plus complexe. Il observe les textures concrètes d'un monde, les compromis, les affects contradictoires, l'attachement à des lieux qui blessent pourtant ceux qui les habitent autrement. Cette ambiguïté n'affaiblit pas sa portée politique. Elle la rend plus juste.

Le cadre indien mérite également d'être souligné. L'Inde n'est pas ici un bloc exotique ou un arrière-plan neutre. Elle existe comme ensemble de rythmes, de distances, de hiérarchies et d'interdits qui modèlent les corps. Le cinéma de Kanawade gagne précisément en intensité lorsqu'il laisse sentir cette matérialité sociale sans la transformer en simple illustration. Le trouble y reste incorporé, relationnel, presque tactile.

Ce type d'œuvre a toute sa place dans un catalogue consacré à l'étrange et à l'effroi. Elle rappelle que la peur n'est pas toujours du côté du monstre visible. Elle peut surgir d'une communauté trop sûre d'elle, d'un espace trop plein de mémoire, d'un désir obligé de se cacher pour continuer d'exister. Kanawade travaille cette matière avec une pudeur très ferme.

Rohan Kanawade mérite donc d'être regardé comme un cinéaste de l'intime sous pression. Entre Inde et Fantastique, son cinéma montre que le trouble naît souvent là où la vie personnelle rencontre un ordre collectif déjà ancien. Le surnaturel n'a même pas besoin d'entrer en scène : le monde, tel qu'il est organisé, suffit parfois à produire sa propre hantise.