Robert Stone
Avec Radio On, road movie britannique de la fin des années 1970, Robert Stone signe l'un des films les plus silencieusement hantés du cinéma anglais moderne. Le noir et blanc y n'est pas une coquetterie rétro. C'est une façon de dessécher le monde jusqu'à faire apparaître ses lignes de fuite, ses murs ternes, ses routes qui n'ouvrent sur aucune promesse. On y circule comme dans l'après d'une catastrophe intime. C'est précisément là que Stone devient essentiel pour une cinémathèque de l'étrange: son cinéma n'a pas besoin de monstres pour produire l'inquiétude. Il lui suffit d'un pays vidé, d'une voix détachée, d'un moteur qui continue d'avancer sans savoir pourquoi.
On a souvent décrit Radio On comme un film de déplacement, ce qui est vrai mais insuffisant. C'est surtout un film de désaccord. Désaccord entre les êtres, entre la bande-son et les visages, entre le mouvement de la route et l'immobilité psychique du personnage. Stone travaille ce décalage avec une précision remarquable. Il filme l'Angleterre non comme décor sociologique, mais comme surface mentale, presque déjà post-industrielle, où chaque station-service semble porter la fatigue d'un siècle. Dans cette perspective, il rejoint certaines lignes du cinéma britannique le plus mélancolique, mais sans la tentation illustrative. Chez lui, le monde ne symbolise pas: il pèse.
Le rôle de la musique, chez Stone, mérite d'ailleurs plus qu'une note de bas de page. Peu de cinéastes savent aussi bien faire d'une chanson non pas un commentaire, mais une chambre d'écho. Le trajet de Radio On est traversé par des morceaux qui ne viennent jamais sauver la scène. Ils la compliquent. Ils introduisent une autre température, une autre mémoire, un autre régime d'attention. C'est une manière très subtile de fabriquer du trouble. L'étrangeté n'arrive pas comme rupture spectaculaire. Elle s'installe par couches, au fil des kilomètres, comme si la route elle-même devenait un appareil d'écoute.
Stone n'est pas un auteur prolifique au sens où l'entend l'industrie, et c'est peut-être une chance critique. Sa filmographie oblige à regarder chaque geste de plus près. Elle se tient à distance des carrières survisibles, des signatures devenues marques, des récits de maîtrise. On y sent une fidélité à certaines matières pauvres: la circulation, l'usure, la parole rare, la jeunesse désaffiliée, les espaces transitoires. Même quand il travaille hors du strict terrain du fantastique ou de l'horreur, il conserve ce pouvoir de déplacer légèrement le réel jusqu'à le rendre méconnaissable. C'est ce léger déplacement qui compte. Le malaise durable vient souvent de là.
Vu depuis CaSTV, Robert Stone occupe donc un endroit oblique mais très fertile. Il appartient à cette famille de cinéastes pour qui l'angoisse naît d'un monde déjà entamé, déjà défait, où les structures du quotidien tiennent encore debout tout en ayant cessé de protéger qui que ce soit. Cela le rapproche moins du gothique spectaculaire que d'une forme de cinéma expérimental infiltré dans le récit, moins de l'effet de peur que de la persistance d'une vibration. Son travail rappelle qu'un paysage de banlieue, un café désert, une chambre d'hôtel ou une autoroute nocturne peuvent suffire à faire basculer le regard.
Il y a aussi, dans Radio On, une intelligence des corps modernes qui mérite d'être soulignée. Les personnages de Stone n'occupent pas l'espace avec assurance. Ils le traversent comme s'ils y arrivaient trop tard. Cette sensation d'être en retard sur sa propre vie donne au film une qualité presque fantomatique. Ce n'est pas le revenant classique qui hante ici, mais la survivance d'une époque, d'une promesse collective, d'une communauté introuvable. De ce point de vue, Stone filme admirablement la fin des certitudes sociales sans transformer cette fin en thèse appuyée.
Robert Stone reste ainsi un cinéaste précieux parce qu'il comprend que le trouble visuel et moral n'a pas toujours besoin de s'annoncer. Il peut avancer à vitesse constante, au rythme d'une voiture, dans la lumière plate d'un matin anglais, jusqu'à contaminer tout ce que l'on croyait savoir du paysage. Le grand mérite de son cinéma est de faire sentir cette contamination avec une économie exemplaire. Une route, une panne intérieure, quelques morceaux diffusés à la radio, et soudain le monde n'est plus tout à fait habitable.
