Robert Fuest
Avec The Abominable Dr. Phibes, Robert Fuest signe l'un de ces films qui semblent arriver de travers dans une tradition trop bien rangée pour eux. Le cinéma d'horreur britannique connaissait déjà ses manoirs, ses couleurs saturées, ses figures de savants et de monstres. Fuest y injecte autre chose: un goût camp d'une précision redoutable, une élégance graphique presque publicitaire, et surtout une cruauté ludique qui transforme le meurtre en installation baroque. On ne confond pas longtemps son univers avec celui d'un simple émule de la Hammer. Il pousse le gothique vers le maniérisme, comme si l'horreur avait trouvé dans le décor Art déco une nouvelle chambre d'échos.
Ce déplacement est capital pour comprendre sa place dans le cinéma du Royaume-Uni des années 1970. Fuest ne s'intéresse pas seulement aux récits macabres. Il s'intéresse à la façon dont le style peut contaminer tout le dispositif. Les accessoires, les surfaces, les palettes, les costumes, les entrées de personnage, tout chez lui participe d'une vision où le mauvais goût devient soudain raffinement supérieur. Cette logique n'est jamais gratuite. Elle donne à ses films une qualité de cauchemar conscient de lui-même, comme si la mise en scène prenait un plaisir presque pervers à exhiber sa propre sophistication.
Le diptyque Phibes reste évidemment central, mais il ne faut pas oublier que Fuest vient aussi de la télévision et du design visuel. Cela explique son sens de la vignette, de l'impact immédiat, de la silhouette forte. Il construit des scènes qu'on retient comme des objets autonomes. Cette capacité à faire exister chaque moment comme une petite machine formelle distingue son travail dans le champ de l'horreur et du fantastique. Beaucoup de films du genre alignent des effets. Fuest compose des tableaux.
Ce goût de la composition n'écrase pourtant pas le récit. Au contraire, il lui donne sa logique propre. Dans The Abominable Dr. Phibes, la vengeance suit une progression presque musicale, où chaque crime apparaît comme une variation sur un motif. Vincent Price y trouve un écrin idéal, non parce que le film se contente de l'adorer, mais parce que Fuest comprend comment intégrer une performance excessive à une structure visuelle tout aussi excessive. Le résultat est un équilibre rare entre star, décor et mécanique narrative.
Il y a aussi chez Fuest une ironie très particulière. Ce n'est ni le sarcasme distant ni la parodie franche. C'est une ironie d'esthète, qui aime trop les formes qu'elle manipule pour les ridiculiser entièrement. Ses films regardent le macabre avec gourmandise, sans jamais s'excuser de cette gourmandise. Cette franchise les sauve du second degré paresseux. Le spectateur peut rire, mais il rit à l'intérieur d'un système qui croit encore à la puissance sensorielle de la couleur, du masque, du cérémonial.
Dans l'histoire plus large du cinéma britannique, Fuest représente ainsi une voie latérale et précieuse. Il appartient à ces cinéastes qui montrent que le genre populaire peut devenir le lieu d'une invention plastique authentique. Ni austère ni respectable au sens le plus fade du terme, son cinéma revendique l'excès comme méthode. Il rappelle qu'un film de meurtre peut aussi être un film de ligne, de texture, de composition.
Revenir à Robert Fuest aujourd'hui, c'est redécouvrir un styliste que la catégorie de culte ne suffit pas à épuiser. Ses films n'ont pas seulement survécu par étrangeté. Ils tiennent parce qu'ils savent exactement quelle fête sombre ils organisent. Dans la constellation du fantastique britannique, peu d'œuvres ont ce mélange de précision graphique, de perversion joyeuse et de morgue décorative. Fuest y reste un nom à part, délicieusement impossible à discipliner.
