Robert Benton
Avec The Late Show, faux polar fatigué baigné d'ironie mélancolique, Robert Benton montre immédiatement ce qui fera la force de son cinéma : une attention aux formes classiques américaines, non pour les répéter pieusement, mais pour y réintroduire de la vulnérabilité, du temps vécu, de la tristesse et parfois un humour de désajustement. Benton appartient aux États-Unis, mais à des États-Unis regardés depuis leurs récits usés, leurs mythes qui tiennent encore debout tout en craquant de partout.
Scénariste avant d'être réalisateur, il connaît les mécanismes du récit avec une précision qui ne vire presque jamais à la pure démonstration. C'est un point capital. Beaucoup de cinéastes issus de l'écriture cherchent ensuite à montrer qu'ils maîtrisent la structure. Benton, lui, préfère la souplesse, les personnages qui respirent, les scènes qui laissent apparaître une gêne morale ou un sentiment contradictoire. Cette manière de ne pas écraser la vie sous l'architecture narrative fait de lui un cinéaste plus subtil qu'on ne le dit souvent.
On pense bien sûr à Kramer vs. Kramer, Places in the Heart ou Nobody's Fool. Ces films relèvent du drama le plus classique en apparence, mais leur classicisme n'a rien de figé. Benton s'intéresse à des êtres qui doivent renégocier leur place dans des mondes déjà balisés par des institutions, des attentes sociales, des formes anciennes de masculinité ou de famille. La crise, chez lui, n'est pas pure explosion. Elle est réorganisation douloureuse de la vie ordinaire.
Cette qualité tient aussi à sa mise en scène. Benton ne cherche pas le coup d'éclat visuel qui écrase l'acteur ou signale l'auteur. Il fait confiance au plan lisible, au jeu, à la relation. Certains critiques ont voulu y voir une absence de style. C'est mal comprendre ce qu'est un style de discrétion. Chez Benton, le cadre sert à rendre les comportements observables, les silences éloquents, les changements d'équilibre émotionnel perceptibles. Il filme des tournants minuscules qui reconfigurent une existence.
Dans les Années 1970 et les Années 1980, alors que le cinéma américain se partage entre modernité plus abrasive et retour à des formes de prestige, Benton construit une œuvre qui traverse ces deux pôles sans s'abandonner entièrement à l'un ou à l'autre. Il a la conscience du Nouvel Hollywood, son intérêt pour les failles des personnages et la désillusion nationale, mais il garde aussi un attachement profond à la narration classique. Cette double appartenance explique la solidité particulière de ses films.
On oublie parfois qu'il a également participé, comme scénariste, à l'invention de nouvelles énergies du cinéma américain. Ce passé nourrit son regard de réalisateur, sans le figer dans la nostalgie. Benton ne filme pas un paradis perdu du récit hollywoodien. Il filme plutôt ce qu'il reste des formes américaines quand les certitudes collectives commencent à s'user. Les États-Unis apparaissent alors moins comme une abstraction nationale que comme une somme de vies en négociation constante avec le travail, le couple, la mémoire et l'échec.
Sa reconnaissance dans les grands circuits de l'industrie, y compris aux Oscars, a parfois eu pour effet pervers de le rendre trop respectable pour être revu sérieusement. Or le respect est une mauvaise grille si l'on oublie la nervure mélancolique de son travail. Benton n'est pas un simple administrateur du bon goût. Il est un cinéaste des équilibres fragiles, des hommes qui découvrent tardivement leur immaturité, des femmes que le récit classique ne contient plus si facilement, des communautés qui continuent malgré leurs fissures.
Robert Benton demeure ainsi l'un des grands artisans du cinéma américain adulte, au sens le moins décoratif du terme. Il filme non des leçons, mais des ajustements, des pertes, des formes de décence toujours menacées. Cette modestie profonde, loin d'être une limitation, est la condition même de sa justesse.
