Richard McGuire
Avant même que Here ne devienne pour beaucoup le mot de passe de son oeuvre, Richard McGuire travaillait déjà une idée très singulière de l'espace: le lieu comme palimpseste, comme plan fixe traversé par des temps incompatibles, comme machine à rendre visible la coexistence du quotidien et du vertige. Ce n'est pas un cinéaste d'horreur au sens canonique. Pourtant, peu d'artistes modernes ont aussi bien compris ce que peut avoir d'inquiétant une pièce ordinaire lorsqu'on accepte qu'elle contienne plusieurs vies, plusieurs époques, plusieurs morts à la fois. Dans les Années 2010 et 2020, cette intuition lui a donné une importance qui dépasse largement le seul champ de l'animation.
Ce qui distingue McGuire, c'est sa capacité à faire du temps une matière visuelle immédiate. Là où tant d'oeuvres racontent le passé comme une succession, lui le montre comme une simultanéité troublante. Les couches temporelles ne s'annulent pas. Elles s'occupent. Elles cohabitent dans le même cadre, parfois avec une douceur mélancolique, parfois avec une étrangeté presque spectrale. Cette approche le rapproche naturellement du film expérimental autant que du fantastique, même lorsqu'aucun fantôme explicite ne vient réclamer sa place.
L'espace domestique est au coeur de cette vision. McGuire comprend qu'une chambre, un salon, un coin de mur ne sont jamais neutres. Ils absorbent les gestes, les voix, les événements, puis les restituent sous forme de traces. Cette relation entre lieu et mémoire donne à son travail une charge émotionnelle considérable, mais aussi une qualité de malaise très fine. Le familier devient infini. L'endroit que l'on croyait connaître s'ouvre sur des présences qu'on ne peut ni maîtriser ni complètement oublier.
Son style graphique et son sens de la composition renforcent cette sensation. McGuire aime la clarté, la lisibilité, les formes qui paraissent simples. Or cette simplicité est un piège merveilleux. Plus le cadre semble stable, plus l'irruption d'un autre temps y devient frappante. On retrouve là une intelligence rare du contraste. Le fantastique n'a pas besoin d'effets chargés lorsqu'il s'inscrit dans une image déjà assez forte pour supporter le vertige.
Il faut aussi souligner la manière dont son oeuvre pense le corps humain. Les personnages y apparaissent souvent comme des passages plutôt que comme des maîtres de l'espace. Ils entrent, sortent, vivent, disparaissent, laissant derrière eux des rythmes, des habitudes, des fragments d'affect. Cette décentration est essentielle. Elle donne au lieu une souveraineté étrange et rappelle que l'humain n'est peut-être pas le véritable sujet de l'image.
Dans des contextes de diffusion comme Annecy ou d'autres festivals ouverts aux croisements entre bande dessinée, animation et recherche formelle, Richard McGuire occupe une place majeure. Mais son oeuvre mérite aussi l'attention du public horrifique, parce qu'elle touche à une peur discrète et fondamentale: celle de découvrir que l'espace familier ne nous appartient jamais autant qu'on le croit.
McGuire filme la durée comme une hantise douce, sans effet de manche, sans grand appareil gothique. C'est précisément ce qui le rend si fort. Il montre qu'une maison n'a pas besoin d'être maudite pour être peuplée, ni qu'un cadre fixe a besoin d'un monstre pour devenir vertigineux. Il suffit qu'on y sente, en même temps, le passage des vivants et la patience des traces.
