https://cabaneasang.tv/fr/director/reka-bucsi/
Réka Bucsi - director portrait

Réka Bucsi

Il faut entrer chez Réka Bucsi par Symphony no. 42, tant ce film expose d'emblée sa manière de penser l'animation comme champ de relations plutôt que comme simple narration. Bucsi ne raconte pas d'abord une histoire au sens classique. Elle organise des voisinages, des échos, des frictions entre êtres, matières, climats, mouvements et sons. Cette approche donne à son œuvre une qualité rare: chaque image semble à la fois autonome et reliée à un ordre plus vaste, presque cosmique, où l'absurde, le drôle et l'inquiétant coexistent sans se neutraliser.

Avec LOVE puis Solar Walk, elle a confirmé cette place singulière dans le paysage de l'animation. Bucsi appartient à une génération de cinéastes qui ont compris que la liberté graphique n'avait de valeur qu'à condition de produire une véritable expérience de perception. Chez elle, les couleurs, les lignes, les métamorphoses et les rythmes sonores n'ornent pas une idée préalable. Ils sont l'idée en acte. Le film pense par agencement. Il avance par associations, par collisions d'échelles, par glissements d'état. C'est un cinéma qui fait confiance à l'intelligence sensorielle du spectateur.

Cette confiance est essentielle. Beaucoup d'animations dites poétiques se contentent d'une jolie abstraction. Bucsi va ailleurs. Ses films gardent toujours un nerf. Même lorsque les formes sont flottantes, même lorsque le monde paraît ouvert à toutes les transformations, une tension demeure. Quelque chose résiste, insiste, dérange légèrement. Le vivant y est splendide, mais jamais entièrement réconcilié. Les rapports entre espèces, objets et phénomènes célestes produisent un sentiment d'étrangeté qui n'a rien de décoratif. On y perçoit une cosmologie instable, traversée de cohabitations précaires et de désirs contradictoires.

Cela la situe très clairement dans les Années 2010 et les Années 2020, mais à un endroit peu commun. Bucsi ne suit ni la voie du récit formaté ni celle de l'expérimental hermétique. Elle invente une troisième circulation. Ses films peuvent être accueillants, ludiques même, tout en demeurant profondément déroutants. C'est l'une des raisons de leur force durable. Ils ne forcent jamais leur mystère, mais ils ne le dissolvent pas non plus dans la joliesse. Le spectateur reste actif, obligé de sentir comment une logique du monde est en train de se former sous ses yeux.

Le rapport au vivant est ici décisif. Bucsi filme, ou plutôt anime, des systèmes de coexistence plus que des individus isolés. Cela donne à son travail une dimension presque écologique, au sens le plus large et le moins moraliste du terme. Les êtres n'existent pas seuls. Ils se répondent, se transforment, s'absorbent, se déplacent les uns par les autres. Le cosmos de LOVE ou de Solar Walk n'est jamais un arrière-plan neutre. C'est une scène de circulation générale, parfois euphorique, parfois inquiétante, où la forme même du monde demeure provisoire.

Pour un catalogue comme CaSTV, Bucsi a toute sa place précisément parce qu'elle travaille l'étrangeté sans passer par l'iconographie attendue de l'horreur. Ses films rappellent que le trouble peut naître d'une redéfinition radicale des rapports d'échelle, de voisinage et de stabilité. Une planète, un corps, un animal ou une ligne peuvent soudain appartenir au même système de mutation. Cet élargissement du sensible touche à une zone voisine du fantastique, non par le récit de l'exception, mais par la sensation que le réel lui-même est plus mobile, plus mystérieux et plus instable qu'on ne le croyait.

Il faut enfin saluer la précision de son humour. Bucsi sait qu'une image peut être drôle et troublante dans le même mouvement. Cette ambiguïté tonale est l'une de ses signatures les plus fines. Elle désarme le spectateur sans le rassurer, ouvre des espaces de jeu tout en laissant affleurer une inquiétude de fond. Là où d'autres choisiraient la pure grâce ou la pure étrangeté, elle préfère leur frottement.

Réka Bucsi demeure ainsi une artiste de la métamorphose relationnelle. Son cinéma donne l'impression de regarder le monde au moment précis où ses catégories cessent de tenir. Animal, humain, machine, paysage, astre, rêve, gag et menace se rencontrent sans hiérarchie fixe. C'est une œuvre qui respire la liberté, mais une liberté exigeante, formellement construite, toujours attentive à ce que les images font à notre façon de percevoir. Peu de cinéastes contemporaines parviennent avec autant d'élégance à rendre l'inconnu à la fois si vif, si joueur et si troublant.

Suggérer une modification