Raman Hui Shing-Ngai
Avant même Monster Hunt, Raman Hui Shing-Ngai avait déjà laissé sa marque sur un certain imaginaire mondial de la créature comique, notamment à travers le travail d'animation qui l'a mené jusqu'à l'univers de Shrek. Cette double appartenance, Hong Kong et Hollywood, artisanat local et industrie transnationale, dit presque tout de son cinéma. Hui appartient à cette catégorie rare de réalisateurs pour qui la technique n'est jamais une fin, mais une manière de régler très finement la température d'un monde. Ses monstres, ses ogres, ses êtres hybrides ne sont pas conçus pour impressionner d'abord. Ils doivent séduire, perturber, attendrir, parfois faire rire en même temps qu'ils déplacent les normes du visible.
Le cas de Monster Hunt est exemplaire. Le film ne se contente pas de réactiver la tradition fantastique populaire de Hong Kong. Il la replie sur une sensibilité de l'animation, c'est-à-dire sur une science du geste, de l'expressivité et du rebond qui transforme chaque apparition de créature en événement chorégraphique. Hui sait qu'un personnage inventé n'existe vraiment qu'à partir du moment où sa présence modifie le rythme d'un plan. C'est là que se joue sa singularité: moins dans la fabrication impeccable des effets que dans leur insertion musicale dans le récit. Il pense en animateur jusque dans la mise en scène en prises de vues réelles.
Cette pensée de l'animation irrigue tout son travail. Chez lui, le cadre tend à devenir un espace de circulation énergétique. Les figures entrent, glissent, percutent, se répondent à une vitesse qui doit beaucoup au cartoon mais qui ne renonce jamais complètement à l'élégance du cinéma populaire d'Hong Kong. Il y a dans cette manière de tout mettre en mouvement une forme d'hospitalité. Les mondes de Hui sont encombrés, instables, traversés d'objets, de créatures, de réactions en chaîne. Pourtant, ils restent lisibles. Là où tant de blockbusters numériques saturent l'image jusqu'à l'asphyxie, lui conserve une clarté presque classique.
Cette clarté s'accompagne d'un goût pour les affects simples mais non simplistes. Hui n'a pas peur de la douceur, de la candeur, du sentiment filial. Cela pourrait tourner au sucre. Ce n'est pas le cas, parce que son univers demeure fondamentalement hybride. Les créatures y troublent les classifications, les alliances y sont précaires, les hiérarchies entre humain et non-humain y sont sans cesse renégociées. Le merveilleux n'y efface pas le conflit. Il le reformule. Cette tension donne à son cinéma une portée plus intéressante que celle d'un pur divertissement familial. On y voit un artiste qui comprend intuitivement que la fable fantastique sert aussi à déplacer les frontières de l'appartenance.
Il faut également mesurer ce que représente Raman Hui dans l'histoire des circulations entre l'animation et le fantastique commercial des années 2010. Peu de cinéastes ont traversé avec autant de souplesse les échelles de production, les langues et les publics. Ce parcours pourrait produire des œuvres anonymes. Chez lui, il génère au contraire une signature: des créatures rondes mais jamais molles, des conflits calibrés mais nerveux, une croyance tenace dans la capacité du cinéma populaire à produire du monde plutôt qu'à simplement empiler des effets.
Son cinéma est souvent sous-estimé parce qu'il travaille dans des formes immédiatement accessibles. On croit voir de la facilité là où il y a, en réalité, une discipline extrême du mouvement et de la réaction. Faire vivre un être impossible demande davantage qu'un bon rendu numérique. Il faut lui donner une logique de comportement, un poids, une humeur, une vitesse de pensée. Hui excelle précisément à cet endroit. Il ne fabrique pas seulement des créatures. Il leur construit une sociabilité.
Raman Hui Shing-Ngai mérite ainsi d'être regardé comme un grand passeur de formes. Entre Hong Kong et les industries mondiales, entre le conte, la comédie et le film de monstres, il invente un espace où la virtuosité reste toujours au service d'une qualité plus rare: le plaisir de voir un monde fictif respirer pour de bon.
