Ralph Fiennes
Avec Coriolanus, Ralph Fiennes n'a pas simplement transposé Shakespeare dans un décor militarisé contemporain. Il a montré qu'il comprenait le cinéma comme un art de la pression, du visage exposé et de la violence politique ramenée à une température immédiatement respirable. Cette entrée dans la mise en scène est révélatrice. Fiennes ne cherche pas l'ornement patrimonial. Il veut que la tragédie retrouve sa brutalité d'actualité, son énergie de guerre civile et de narcissisme armé.
Ce choix le distingue de nombreuses carrières d'acteurs passés à la réalisation. Là où d'autres utilisent la caméra pour illustrer leur culture du texte, Fiennes cherche d'abord un régime de présence. Dans Coriolanus, les mots comptent, bien sûr, mais ils comptent parce qu'ils frappent des corps, traversent des médias, se heurtent à des foules, à des dispositifs de surveillance et à des images de pouvoir. Le résultat n'a rien d'un exercice scolaire. C'est un film où le verbe shakespearien retrouve une physicalité dangereuse.
La même intensité se retrouve, autrement, dans The White Crow. Ici encore, Fiennes s'intéresse à une figure d'exception, Rudolf Noureev, mais il refuse le biopic muséal. Ce qui l'intéresse n'est pas seulement l'exploit individuel. C'est la manière dont un corps devient un lieu de discipline, de révolte, d'affirmation presque politique. Cette continuité entre ses films de réalisateur dit beaucoup. Fiennes est attiré par les personnalités qui entrent en collision avec des structures de pouvoir, qu'elles soient militaires, culturelles ou idéologiques.
Dans le paysage britannique et international des Années 2010 et des Années 2020, cela lui donne une place singulière. Il ne fait pas un cinéma de la neutralité prestigieuse. Il préfère les figures coupantes, les univers où l'ambition, l'orgueil, la discipline et la violence se mêlent. Sa mise en scène peut parfois sembler austère, mais cette austérité a un sens. Elle vise à éliminer l'ornement pour mieux laisser apparaître les rapports de force.
Pour CaSTV, Fiennes n'est pas un nom périphérique. Le meilleur de son travail de réalisateur touche à une idée très forte du tragique comme contamination. Dans Coriolanus, la cité entière semble infectée par le culte de la puissance, par l'incapacité des institutions à contenir les affects qu'elles mobilisent. Le film avance comme un thriller de prestige, mais il est aussi traversé par une peur beaucoup plus ancienne : celle d'une communauté fascinée par ses propres instruments de destruction. Cette qualité d'effroi politique lui donne une vraie parenté avec certaines formes de cinéma d'horreur non surnaturel.
Fiennes filme aussi remarquablement les visages. Ce n'est pas surprenant chez un grand acteur, mais cela ne va pas de soi chez un réalisateur. Chez lui, le visage n'est jamais une surface d'expression psychologique simplement lisible. Il devient un champ de tension, parfois de contradiction. Une décision, une humiliation, une montée de rage s'y lisent comme des événements physiques. Cette attention contribue à la densité de ses films. Ils restent attachés à la présence humaine, même lorsqu'ils traitent des systèmes ou des mythes.
Ralph Fiennes mérite donc d'être considéré comme un réalisateur plus important qu'on ne le dit parfois. Des Années 2010 aux Années 2020, son travail montre une constance rare : filmer des formes d'excellence ou de pouvoir au moment précis où elles deviennent des pièges pour ceux qui les incarnent. C'est un cinéma de la discipline qui se retourne en violence, de l'élan qui se change en enfermement. Pas un cinéma aimable, ni un cinéma neutre. Un cinéma qui prend encore au sérieux le mot tragédie, et qui sait qu'une tragédie digne de ce nom doit toujours laisser derrière elle une odeur de désastre.
